Double perte, celle du lien rural, celle de la langue (béarnaise, drue, occitane et romane), voilà le legs qui s’est construit entre 1970 et 1990, changement de mondes, transfert vers les villes, vers la langue officielle à son tour mitée par le phonétisme (écrire à l’oreille percée) et l’anglicisme (parler comme une précieuse ridicule). L’arrachement a sa vertu. Il extirpe et place en situation mouvante. Sur le sable les lignes de force sont à dessiner. À vingt ans j’ai souffert de cette coupure de langue, j’en ai voulu à mes parents, eux qui l’avaient reçue à la naissance. Puis le deuil s’est fait, l’entaille estompée. Il en reste un lien viscéral à la langue qui me porte. En perdre une dans une vie suffit.
Tant d’amnésiques traversent la vie avec les mots pauvres de la tribu (dixit Mallarmé) à tous les échelons sociaux, car l’attachement et le respect du dire traversent les personnes de toutes extractions. Question d’éducation, de conscience, de pratique. Il ne s’agit pas de snobisme. Face au langage, ou plutôt en lui, puisqu’il nous abrite jusque dans nos rêves, l’affaire est celle de la tenue, de l’estime que l’on s’accorde et de celle que l’on offre par cercles concentriques, autour de soi. La ligne d’une mélodie ou le nuage d’une harmonie porte la même offrande, belle de sa beauté sui generi. Je repense à ces heures passées à la bibliothèque municipale de Pau, section histoire des arts, à m’imprégner des décryptages d’Émile Mâle sur la symbolique biblique et médiévale.
Sans mener vie de moine, je n’étais pas pour autant un étudiant bringuer (ni festayre ni nouçayre). Mon premier café au café, je le pris dans ma dix-huitième année, entrainée par deux copines du lycée qui fréquentaient un de ces lieux marqués par l’absence de caractère, décoration standard, architecture standard, quartier à l’avenant, mais l’établissement se trouvait à mi-chemin de l’enceinte et de la HLM que j’occupais avec mon frère (aîné) et ma future belle-sœur. Je n’avais en aucun cas le sentiment de me dévergonder. Depuis mes treize ans, en séjour linguistique, j’avais passé les mois de juillet à découvrir l’ambiance dublinoise des boîtes de nuit et des pubs, quand notre jeune âge ne nous faisait pas refouler dès le seuil franchi.
La sensation lycéenne était différente, celle de rejoindre le club des adultes, des parlant de tout et de rien, des fabricants d’univers par l’esprit, occupés des heures entières à deviser sur le sentiment du monde – plus tard mon ami Emmanuel Bacquet appellerait cela L’intrigue du monde, exprimant la prégnance, constante, de l’étrangeté qui consiste à être, respirer, naître, procréer, s’affaisser, disparaître, le sourire aux lèvres, telle une langue fraîchement morte.