Comme une fente entre histoire et nature, à Bordeaux, la Garonne scinde des quais à l’architecture classique d’une rive faite de roseaux et d’arbres touffus, et au-dessus de ce bras de mer couleur amazone le soleil concentre une lumière rasante d’automne. La ville est un terrain de jeu. Une inauguration ouvre la voie de Bacalan, hors-la-ville plus proche de Berlin que du classicisme versaillais de la place de la Bourse. Cette ville s’étire sous l’entraînement de son large fleuve. Il suffit de croiser des visages deux soirs de suite à des vernissages pour se sentir un peu d’ici, déjà.
ne masse bloque le passage sous la voûte d’un chai transformé en ateliers d’artistes. Je m’en extrais pour aller voir au calme les œuvres, touché par les photos d’Olivier Vinsonneau se mettant en scène fantomatique dans des chambres d’hôtel afin d’occuper trois années de voyages professionnels et tromper l’ennui associé, des gravures au burin ou à l’eau-forte de Paul Heurquelin. Le plus doux, le plus intense, se trouvaient quelques heures auparavant. D’où vient la fluidité ressentie ? De la forme de la ville, aplanie, de l’aorte d’eau et de boue qui la traverse, de l’air venu du grand large, de la pierre à la teinte à peine prononcée, du climat intérieur, d’une combinaison de tout ou partie de ces éléments : je ne peux ni ne cherche à le savoir dans le détail, j’en reste à la vue d’ensemble, à ce qui s’assemble et me réunit, me relie à de nouvelles personnes.
Je m’intéresse à vous sans parvenir à parler en votre nom. Je me retranche derrière le je par obsession de ne pas supplanter, penser ou agir à la place d’autres. Il arrive que je soit la marque d’un retrait ancien et profond, d’une identité sans certitudes sur elle-même. Viendra peut-être un moment où je m’autoriserai à rêver la vie des autres. Le faune sortira sa flute de Pan et se laissera entrainer par une musique inconnue de lui. Il sautillera sur ses sabots, la barbe piquetée de jacinthes sauvages. Il repensera à la découverte de son visage, entre une trancheuse à jambon de Parme et une balance de boucherie aux chromes éclatants, sous une ardoise où est écrit « cochon », de ce moment franc comme une aube où la vie n’est plus scindée entre contraires mais unie dans le moment. La foudre n’est pas tombée ce midi-là : être foudroyé fait succomber. L’image est inverse : une flamme bleue s’est faite jour, un début de flamme, partant du sol, passant par les tripes, atteignant les regards. La nuit et le moment devenus le jour et le moment.

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