Comme cette ville étale ses rues droites et les rend si peu traversées de véhicules ou de passants, à la façon d’un flottement de fantôme. La mémoire de la campagne se perçoit dans cette architecture qui porte à une nostalgie du pli, du repli, du peu, du presque. Je n’ai rien de précis à y faire. Je n’ai pas à m’y situer socialement. J’y flotte entre plusieurs surfaces. Rien ne m’y est particulier. Je m’y fonds. J’y passe en illusion d’optique. Je n’ai pas le temps de m’ancrer que déjà le balancier est reparti. On dirait une vie artificielle dissociée, là père et ami, ici étudiant travailleur, vadrouilleur, découvreur, pas dézingueur. Je me laisse porter à flots, au bassin quasi sans bateaux.
« Il faut cacher la profondeur à la surface », recommandait Hugo von Hoffmannstal. Ce serait cela le secret. La capacité de masquer ce qui point dans ce qui s’élude, apparaît joliment à l’œil, glisse dessus comme une caresse de pierre écrue, disparaît déjà dans le plan du souvenir, tête bêche, à la renverse. Ce serait le lieu des réinventions. L’atmosphère tient de la phénologie, se loge en bouche, colle au palais. On l’y cambre pour mieux surseoir. Je ne sais plus quand, je ne sais plus où. J’ai marché de nuit longuement dans les ruelles du vieux Toulouse voilà vingt ans. J’avais aussi la solitude à portée de main. Je marche de nuit dans les droites lignes de Bordeaux.
Est-ce ainsi que les hommes changent ? En reprenant le cours pli par pli, époque par époque ? Il est temps de dormir ; la ville, de la laisser aux mains du vent qui quadrille le territoire place son emprise le temps d’une dépression de passage. C’est un décor. Un trompe-l’œil. La réalité naîtra au réveil ; quand, de ce rêve marchant, je me serai sorti ; tout est infusé, presque alangui. Même le bruit compact saturé des groupes s’échinant dans une cave chilienne aux Capucins a basculé dans la ouate du jadis. Scène ouverte. Le nom est trouvé et s’affiche en lettres néons blanches au-dessus des silos à grains. Le rêve flotte palpable. Sans l’être elle-même, la ville dégage une sensation confuse. La cinquième saveur absente de nos cerveaux.

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