La vague a ce pouvoir entêtant de se dupliquer, même si entre deux séries l’océan semble étal, ferblantier, la prochaine houle se prépare déjà quelques dizaines de mètre en arrière, le mur d’eau se construit pour venir éclater au visage de qui fera obstacle ; c’est l’heurt du choix : attendre de plein pied, claqué au niveau des épaules, le torse en rotation forcée ; passer en-dessous, avec le ressac arrière qui vous plaque vers le fond ; passer par dessus en cassant la crête de la vague tête la première ; enfin, glisser sur la vague, avec elle, dans le brouillage blanc de sa matière déroulée qui finit mousse sur le sable, simple filet de mousse quand une minute auparavant le haut fond avait dressé à trois mètres de haut le rouleau en une onde massive. J’ai joué ce jeu adolescent. J’y joue avec mes enfants adolescents, qui, à leur tour, un jour – peut-être. Par recommencement de vie, transmission d’écume. L’eau nous porte à pleines mains, par ce réseau de billes disjointes. Seule la fatigue nous retire du jeu. Retour au drap de bain, à la colonie de corps graissés face au soleil voilé. La grand-plage porte trop de densité ce jour, la mi-saison est préférable, avant l’hiver laissé aux surfeurs.
Le départ approche, la nuit de demain sera de route, neuf cents kilomètres plein nord. L’assoupissement prévisible, l’égrenage des panneaux à rebours, même trajet déroulé dans des conditions mentales changeantes, l’exercice de la nuit étant propice à la revue des situations, pendant que les enfants dorment, que la ventilation tourne, que les haltes se succèdent pour reprendre un peu d’air frais au visage. Immobile de nuit le chauffeur dispose d’un écran noir sur lequel projeter des pensées rétrospectives ou anticipatrices, des détails ou des élans lyriques, des questions-réponses, des séquences de mémoire entrées par la rampe de lancement de la bille de flipper. Le chauffeur se branche sur lui-même, sans mot dire, la pensée de moins en moins alerte, dans la confusion qui s’accompagne de bancs de brume traversés. Il n’y a pas un phare directeur mais des fanaux dispersés sur l’écran. L’esprit a la main sur la drisse.

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