La poésie ne me traverse plus depuis des mois sans me manquer. Je suis à ce texte en ce moment. Qui risque de receler le même vice de forme : trop centré sur l’élucidation d’un mystère – inexistant, forse. Poète, éditeur, Éric Sénécal m’a reproché, à juste titre, de ne pas créer de passerelle dans mes poèmes, de les conserver clos et donc, souvent, rances ou obscurs, incapables de libérer la part d’évidence à laquelle j’aspirais. Ici je reprends la même matière en changeant le motif. Je ne m’intéresse pas : je ne suis que le premier sujet de mes observations, le poste que la vie m’a assigné. Et je le tiens. N’avez-vous jamais eu ce sentiment en vous regardant dans une glace ? Le regard plonge si loin qu’il dépasse les orbites pour disparaître derrière l’image renvoyée. On se sait conscient et regardant, mais la masse qui nous fait face nous échappe du tout au tout. La fiction de soi lissée par son état-civil, son ascendance, son rang social, est brûlée nette.
Il est temps d’entrer dans le nuage d’inconnaissance. Celle-ci est double. Qui me regarde a un corps qui m’est étranger. Qui me pense a un esprit qui m’est étranger. On devient l’unité nue et vidée. Le un du zéro. Le double du rien physique et mental. La double altérité à soi, aux autres rattrapée par l’enveloppe du monde. Ainsi j’avance dans ce regard qui creuse un infime sillon plus vaste à chaque buttée du soc. La ligne de fond est inévaluable. Comment savoir où apparaît la limite ? C’est ténu, têtu, entêtant. J’aime à m’y cogner après avoir lu et pensé sous la double coupole d’un albizzia et de nuages écrêtés. Depuis la mise à feu du texte sous l’impulsion du Sens du calme l’énergie initiale s’est alimentée d’elle-même, me poussant déjà bien plus loin que je ne pouvais le penser – et penser la finalité de cela, je me refuse à le faire. Née d’une condition extérieure ce livret est devenu sa propre partition. Par homophonie je pense à la parturiente, aux Parques. Naissance de la mort. Neuf heures et demie, la nuit de mi-août gagne l’extérieur. Je suis ici depuis mon enfance. Je ne cesse d’y être. Je suis né dans ces jeux ces nuits ces transpirations ces camouflades ces courses ces rêveries ces premiers écrits – il y a tout juste vingt-cinq ans presque jour pour jour et en quart de siècle je n’ai fait que changer que de pièce, celle des débuts est à moins de vingt mètres, mais désormais dans la partie de la maison qui nous est inaccessible. J’écrivais dans l’axe des deux palmiers qui marquent l’entrée du jardin et la perspective du fond du vallon. J’écris à l’aplomb du ciel viré charbon. Je m’essayais à la fiction, je me frotte à l’introspection. De petits pas chassés dans le carré de la maison familiale. Bien sûr j’ai écrit ailleurs mais cette spirale, cet ourobouros, ici je m’y enfonce corps et âme, souvenirs et ressentis, c’est un mascaret brun de limons qui avance au ralenti.

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