Ce matin, jour marial, la messe sera en béarnais. Je n’irai pas entendre les derniers éclats d’une langue mourante, là où se déroulèrent les obsèques de mes grands-parents. Ma mère s’y rend, dernière génération à avoir eu comme langue maternelle era lengua deth pais, era noste voste lengua. Bouna may dou boun diou, senta vieyra Maria, qu’eb voulem aimar, tostem, tostem. En contradiction certes, mais vivant je suis, et vers le nord du futur, je lance mes filets.
Ensuqué par le gris plomb de l’atmosphère, les idées tournent à vide et exaspèrent. Cet alourdissement généralisé du corps~esprit est plus pénible à endurer accompagné, le conjoint touché, par contagion, se sentant à son tour pris dans l’étau, quand il n’y est pour rien. Mais cette année je suis seul ici. Et je connais la parade. Je pars longer les berges du gave et à Poey je trouve un accès avec le tain rapide de l’eau qui défile par peu de profondeur, dans l’enceinte verte des maïs et des tilleuls. Je m’immerge. Le sang se remet à couler fluide, entrainé par le défilement du gave. Revenu sur l’herbe j’achève l’Amour conjugal d’Alberto Moravia avec son final d’adultère, le trop lisse créateur ayant vu, par une nuit de claire lune, sa femme prise par un rustre, entre les foins. Je suis léger. Recentré. Lavé de ma pesanteur. Je ne sais ce qu’il se passe dans ces moments pour être envahi à ce point par une brume moite et noire. L’eau m’extraie la bile, toujours, à la vitesse de l’éclair, c’est une révélation sous bain acide. Le métal trempé ressort lissé à neuf. Si belle invention de l’eau. Durant ce séjour pyrénéen je serai passé d’un vert à l’autre, océan, lac de montagne, gave, avec la même joie pure.
Ma fille me tire les tarots. Personnalité : l’ermite. Obstacle : le monde. Aide du ciel : l’amoureux. Conclusion : la justice. Somme des quatre : l’arcane sans nom (la faucheuse). La question posée ? Celle de tout humain, inutile d’y revenir. Initiées par leur grand-mère, mes enfants se piquent au jeu divinatoire. Une séance aura suffi à transformer la cadette en cartomancienne. Le ciel s’épaissit et se dilue de carmin. Nous sommes sur la terrasse. Les cartes me renvoient à l’attente, la solitude, mais aussi à des dispositions d’ouverture et de création, de spiritualité. On s’accroche aux astres de (bonne) fortune. « Like a bridge over troubled water, I will ease your mind », Simon & Garfunkel. Le séjour tire à sa fin. Il faudra revenir à la sociabilité, amicale, professionnelle. « Yes I would, if I only could, I surely would ».

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