« Si tu utilisais l’ampleur de ton écriture pour la mêler à des personnages, des dialogues, pour en faire un roman… ». Trois ans après, la remarque m’est à nouveau formulée. La réponse est inchangée. Je n’ai ni le goût ni le souffle à produire de la fiction. J’ai besoin de partir du matériau vécu pour le transposer dans un poème ou dans ce climax en cours depuis trois mois. Je pense à Pessoa et à son livre intranquille. Aucune intrigue. De la densité. De l’évaporation. Plus persistants qu’un rêve de vie. Plus vivants parfois que la vie elle-même. Il faut renoncer aux historiettes quand le conte est absent. Ne pas forcer pas au risque de travestir le trait. Laisser ce qui singulier est venu me traverser. Un poète d’ici, Paul-Jean Toulet, a creusé sa veine à part dans ses contre-rimes. À choisir, je me serais vu génie. À choisir, petit maître dans son artisanat marginal me convient mieux que tâcheron de la fiction, quand bien même loué et exposé. Au final, aucun des deux ne laissera de trace consistante. J’ai le plaisir, de mon vivant, de savoir que quelques pensées ici fixées, quelques sensations matérialisées, ont traversé quelques lecteurs. Ainsi, d’une expérience centrée, on sort parfois de son champ de gravité : une fois la vitesse de libération atteinte, les ondes se propagent dans toutes directions (Arecibo). C’est l’acquittement de ma démarche de franc-scripteur, comme il se dit d’un courrier pour lequel on accuse réception.
In girum imus nocte et consumimur igni. Nous tournons dans la nuit et par le feu sommes consumés. Voilà. La rotation n’a pas de sens mais elle produit chaleur et lumière, sous l’action ternaire du carburant, du comburant et de l’énergie d’activation. Le feu est un triangle. Le feu est un point en nous. Le feu désigne ce qui fut et ce qui est brûlant de vie. Il porte ses contraires d’une même flamme. La vive flamme d’amour. Celle qui de l’horizon présent s’est retirée, laissant le feu au cœur du vide. Yves Klein, Saint Jean de la Croix. Avec l’âme chauffée à blanc, de nouveau une triangulation d’incandescents. Je n’avais qu’une chose à être, ni père, ni amant, ni collègue ou ami, moins encore frère, mais sondeur de feu, par la verticale, à l’horizontale, giramondu tendu vers un but infixé.
Le temps n’est plus à l’océan mais à l’orage. Des trente quatre degrés de l’après-midi nous sommes passés, sous l’effet du vent d’ouest porteur de l’orage, à moins d’une vingtaine. Le vent se concrétise dans les arbres. La nuit accroît sa pression. Je n’ai rien à faire de particulier avant d’atteindre le sommeil. Je suis coupé. Je suis relié. Les pensées traversent la passe du nord, quitte le Bassin et atteignent le large. Emises, elles échappent à l’emprise, sans certitude d’être entendues mais elles vivent et viennent alimenter les esteys liés du chenal principal. Le plus fragile s’exprime en fin de terminaison. C’est à la limite du perceptible, il faut tendre sa sensibilité pour le capter et le filet relevé ne révèle pas toujours des gobis frétillant d’asphyxie mais c’est la loi du jeu et nous aimons à nous y plier.

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