Imaginons la vie de chacun sous forme d’un graphe, avec ses points culminants, sa médiane, les écarts types. Autant de représentations possibles, en histogramme, camembert, radar. Mieux : en partitions, avec les lignes d’attaque et d’inflexion des corps, des cris, des pleurs de joie, de peine. Variante : des halos de différentes couleurs, les points-lucioles de nos états d’âmes et des moments-charnières. Imaginons ces cartographies tirées sur plaque inox et scellées sur nos tombes. Aux seuls éléments d’état-civil, à la citation de circonstance, s’adjoindrait l’image la plus réelle du défunt, la mise en lumière de sa vie écoulée, sa photo d’identité.
J’écris cela musique symphonique en tête, à proximité d’un homme menotté encadré de trois gendarmes en convoiement entre Bordeaux et Paris. Monde de collages. Il m’est impossible d’entrer dans l’esprit de ces quatre compagnons de voyage. Je ne le souhaite pas non plus. Je n’aime pas la prétention qui consiste à inventer la vie des autres quand la sienne propre a la consistance de grains de polenta avant cuisson. Qui me fonderait à le faire ? Je ne m’arroge pas ce droit - limitation de mon bon gré qui m’est rare. Ou limites de mes possibilités créatrices, aussi, d’enfant doué qui refuse l’obstacle du travail pour parvenir à quelque chose de grand. Le prisonnier porte une figure christique à catogan noir. Ses rides marquent non l’âge mais la peine. Le voyage n’est pas toujours la métaphore de la liberté, pas plus que les champs de tournesol qui traversent la vitre du train.
Je me trouve déjà à court de ces petites épiphanies que je cherche à consigner ici. La beauté de la carte tient-elle à son échelle ? J’aimerais croire que non mais entre confetti et continent, j’aimerais trouver la mesure qui me convient. Cela nécessite de la vacance, du travail, le passage au tamis des graves de la mémoire. Dans le Jurançon, les poudengues apportent au vin sa minéralité. Il faut ce mélange d’air ambiant, de sol, de pluie, d’élevage, pour structurer le vin à venir.
La nécessité de plaire vire à l’épuisement momentané. Tout un jeu de parade qui assèche les nappes quand l’eau a déjà du mal à filtrer. Il faudrait avoir la volonté de renoncer un temps et d’embarquer, par l’esprit, vers l’île de Saint Honorat, ou séjourner hors saison à Porquerolles ou Groix. L’envie d’aimer être aimé est si impatiente. Les rencontres ont parfois le goût tournant d’un carrousel, à ne pas goûter qui se présente, à ne pas être mu par sa personnalité, à regretter le temps de l’évidence qui jamais n’exista tout à fait. C’est un casino où la roue tourne à vide et la martingale chose rare.
Reste le recours aux lectures qui font aimer la solitude, en ce moment, les carnets de poésie d’André du Bouchet (et avant eux, Cambouis, d’Antoine Emaz, tous deux marqués par la beauté concrète des vers de Reverdy). Quelque chose vit « là » qui connecte à la vie. L’intérieure. Je pense aussi à l’énigmatique et splendide Tuiles détachées, de Jean-Christophe Bailly, qui y développe la théorie de la forme-tuyau dans l’enchevêtrement de ses souvenirs. Le temps de l’innocence s’est évaporé. L’amour est cette fabrique construite sans plan. Brûlée, comment la réactiver ? Où placer le feu quand le feu a agi ? C’était cela le temps de l’innocence, la capacité à s’élever amoureux sans grande discontinuité, chaque histoire nouvelle prenant la relève de la précédente. Le fil est rompu. Le fil entraine vers la figure du labyrinthe. De l’impasse. De la mort possible par incapacité à sortir du piège. Du rêve enfermant sans réveil possible.

Et c'est pourtant en entrant dans le labyrinthe que l'on échappe à la mort dans cette anamorphose de vie. Dans l'ambivalence de la métaphore, l' impasse est un renoncement aux évidences et l'ouverture vers l'aube des commencements.
Rédigé par : Myriam | 10/08/2011 à 19:13