Une nouvelle fois, je viens de perdre des photographies numériques, une série tout juste réalisée à Berlin (en voiture sur les abords stricts des années 1960 de la Karl Marx Allee, aux feux du carrefour de la Schonhauser Allee ou dans le cimetière juif de ce même quartier, plus vaste et plan que celui de Prague, moins poignant). Il y a quelques mois, par la même erreur de manipulation, j’avais supprimé plusieurs années d’images en vidant la mémoire avant d’avoir vérifié que le transfert s’était bien opéré. Je suis plus prompt à purger les octets que les souvenirs. J’aimerais que mon esprit ait cette capacité à éraser à la vitesse de l’instant. Pendant quelques heures, la perte définitive de ces images m’a tiraillé le ventre. Ô comme nous sommes attachés à ces alignements de 0 et de 1 ou aux sels d’argent. En nous frottant à leur disparition nous nous confrontons au renoncement. Hervé Guibert a composé de mots ces images fantômes dans le livre qui en porte le titre singulier. Et sa photographie de mots a plus de force que la plupart des images produites partout ailleurs. Oh bien sûr, j’étais heureux de quelques clichés de tombes surplombées des cailloux du désert. J’aurais pu les afficher aux quelques visiteurs de mon laboratoire en ligne. Il faudrait apprendre à renoncer un peu chaque jour. Un tel non événement condense une semaine entière.
Voyons l’aspect positif des choses – à défaut de pouvoir changer la réalité, changer son regard sur elle. La réalité du jour est celle d’un mouvement vers Bordeaux et l’océan. Enfonçons le cliché. Oui, le train est un bel espace d’écriture & de lecture. « Train, paysages, pensées, mouvement, tout est prétexte à cela par ce matin de lumière schiste, quand hier nuit j’entendais le cœur battant de la pluie d’été. Spazio aperto d’una vita nuova ». Là-bas je vais entendre la concasseuse des vagues, m’étendre au soleil sable sel, vivre dans l’habitat peu personnel d’un hôtel des Chartrons, alterner interviews, rédaction, marche en ville, dans le temps composite de l’âge de l’accès. Je n’en entends pas de révélation – d’ailleurs, le passage de l’argentique au numérique a supprimé cette étape ; aussitôt prise, aussitôt affichée, l’image s’évapore par accumulation. Le luxe (perçu comme tel, savoir s’il est réel est illusoire) de cette vie est de donner la sensation d’échapper aux pesanteurs du monde contraint, en activistes anonymes du monde qui s’efforcent de ne rien forcer.

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