«Un jour sans écriture ne vaut pas la peine d’être vécu» m’avait dit Alain Jouffroy. Je ne suis pas aussi catégorique. Je constate que depuis une semaine je n’ai quasiment rien entrepris de productif, au sens marchand. J’alterne entre la piscine, les lectures de Yannick Haenel (Le sens du calme, Cercle) et l’écriture de ce texte dont j’ignore la forme et la finalité mais dont je constate la présence et la vitalité. Je me sens retranché non pas du monde mais de la société. Je n’ai vu mes enfants que mardi soir et mercredi jusqu’en début d’après-midi, je me suis donc trouvé livré plus encore à mon temps, mon bon vouloir, mon bon plaisir, mon nonchaloir. Demain je repasse par une certaine fourche caudine, avec un déplacement client à Paris, mais sept jours ont été consumés dans le creux du présent, sans autre fin qu’eux-mêmes. Un grand vide est en moi, disponible. Depuis sept mois je ne partage plus de relation amoureuse et la dépendance née par l’ininterruption de relations pendant vingt-deux ans me laisse à sec, quelque peu abattu, dévitalisé surtout. L’écriture est un refuge qui ne livre pas le lisse d’une peau qui vient vous adouber et vous dire que vous êtes vivant et digne de vivre.
Hier soir j’ai lu une planche sur le jeu. Grave, existentiel, comique, symbolique. Elle a dérangé, agacé, séduit, ému. À la fin un auditeur proche est venu me dire qu’il n’avait pas compris mon exposé, et moins encore les commentaires. Qu’il sentait en moi un aspect très sérieux, un peu déprimé aussi, mais que dès notre première rencontre, c’est mon sourire qui l’avait marqué. Une forme de politesse à sourire en presque toutes circonstances, et cela, il l’appréciait vraiment. Je ne fais pas semblant. J’ai ce sourire par plaisir de retrouver des visages sensibles ; le reste du temps, je ne suis contraint à aucune sociabilité de surface ; je vis et travaille chez moi ; j’en sors pour faire des courses, parler ou flâner au café, déambuler en ville, m’inscrire dans le cercle. Je ne demande rien de spécifique du moment qu’on me laisse à ma quête intérieure et que quelqu’un m’accompagne par la pensée et la sensibilité. Le reste va son chemin sans trop d’efforts, notion qui me braque un peu, non que je la rejette mais je préfère que les choses aillent de soi(e).
Tout à l’heure à la piscine je regardais sur une dalle une jeune femme allongée annotant des pages de crayons colorés. Enseignante ? Étudiante ? Son cul paré de bleu faisait écho au ciel vers lequel il était tourné. Nul n’existait pour elle aux alentours et de sorte nous n’étions que quelques-uns à supporter l’air de mars et ses courtes rafales. L’aborder était une option plus qu’un risque. Pourquoi elle plus qu’un autre de ses corps lustrés présents dans l’eau proche ? Quelques minutes après, je savais que je la croiserais à la sortie. Elle avait perdu de sa superbe. Elle s’était grisée pour repartir vers quelque devoir sans doute. Le gris n’est pas la griserie. J’avais envie de retrouver cette sensation d’emportement intérieur, de légèreté ascendante. Je ne sais si ces expériences centrées sont d’un quelconque intérêt à d’autres qu’à moi. Je les vis et les transcris, en partie. Parfois les moments esthétiques ouvrent une brèche dans qui les regarde ou les lit, cela fait signe, sens, créé un appel d’air, calfeutre la résignation ou le manque d’audace. À d’autres, qui connaissent ces moments, cela offre comme un support extérieur. La matérialisation de ce qu’ils portent sans ressentir le besoin ou avoir le moyen de le faire vivre extra muros. Cela n’a point besoin de justification. Mais d’exister et d’être transmis, par cercles concentriques. Le cercle est une façon d’en sortir. La spirale agit dans les deux sens, descente élévation, vrillée elle devient tore. Nous avons la possibilité de visualiser nos moments de vie dans ces figures : point, ligne brisée, labyrinthe, volute, nuage, fractale. Quand sommes-nous artisans de nos vies ? Qu’en faisons-nous ? Il faut aimer donner du sens et des formes.
Donner sépulture aussi. Enfant je collectais les oisillons desséchés tombés de leur nid, les souris tranchées par le chat de la maison. Je leur avais créé un carré de repos. Une parcelle où les mettre en terre, à droite du chemin de pierre qui descendait vers le cabanon à outils. C’était proche de la limite de notre terrain, en lisière de bois, ce seuil que j’aime entre ce qui est ordonné - le jardin, le potager - et ce qui pousse plus abruptement. Je ne pratiquais pas un rituel particulier pour accompagner en terre ces petits animaux. J’officiais sans que personne ne me l’ait demandé ni ne le sache. La figure du grillon en quelque sorte, affairé à couvert. La figure du franc-maçon aussi, même si à l’époque cela ne m’évoquait rien, j’avais une dizaine d’années au plus. À Rabat, un immense cimetière place une étendue de tombes blanches en surplomb de l’océan. Les chats maraudent des reliefs de repas entre les inscriptions (coufiques ?). En Lozère, à côté du point sublime, au-dessus des gorges du Tarn, un village abandonné a aussi son cimetière, où gît pas la dizaine d’hommes tués entre 1914 et 1918. En Irlande, des dalles fixent l’ourlet du vert étendu sur les collines. À la Réunion, le cimetière des Français à Saint-Paul est une moustiquaire blanche coincée entre une falaise, la route du littoral et la baie où hivernent les baleines australes. À Cardesse, là où à 35 ans j’ai acquis une parcelle face au caveau de mes grands-parents maternels, rien de particulier ne démarque le cimetière, pas même tourné vers les Pyrénées puisque situé au fond d’un vallon.
Je ne suis pas sûr d’y être enterré un jour. Je me suis offert la possibilité de. Par attachement et prolongement du lien affectif aux personnes qui ont vécu là, liant des générations de paysans sans traces conservées, quelques prénoms - Pierre et Julie, Marie et Jean-Louis sur le versant maternel ; Hipolito y Teresa, Julien et Aurélie du côté paternel. Ont-ils jamais songé à laisser une trace? Je ne suis pas sûr que cela ait eu un sens dans des vies consacrées au labeur et à la joie. De la sueur et des larmes de rire pour ôter la paille collée aux peaux sans douche aux gerces du linge lavé à la rivière en toute saison à l’urine durcie dans le broc des chambres sans chauffage. Ma mère m’a parlé de cet héritage où rien de matériel n’était légué où tout était dur à la tâche mais, peut-être enjolivé par le souvenir, doux par l’entraide, l’intégration à un ensemble clos où chacun naissait et mourrait à sa place sans imaginer d’écart - seuls les cadetous de Gasconha partaient tenter leur chance en Argentine, au Paraguay, en Uruguay, certains en revinrent aisés, avec limousines américaines transportées par bateau jusque vers les coteaux, parlant béarnais et anglais sans jamais avoir appris le français, ainsi était la campagne du piémont dans ce début du XXème siècle.
Je suis de la génération d’après l’enjambement. Mes parents ont quitté la campagne et leur langue natale pour travailler étudier gagner la vie sociale des classes moyennes faire construire leur maison enfanter divorcer. Nous sommes passés d’une ronde à l’autre. Celle de mes grands-parents était inscrite dans un temps long depuis des générations, avec comme rayon d’action ultime le vélo ou les récits de l’oncle embarqué serveur dans un paquebot transatlantique et transasiatique. La mienne est mouvante sans géographie fixe ni intérieure ni extérieure tout se présente à portée de main d’avion tout n’est pas atteignable connaissable l’enjeu est de se situer dans son for d’établir des passerelles avec les silhouettes devinées par-dessus les palissades.

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