Sur quoi se fonde l’ordre des jours ? Quelles motivations nous poussent à effectuer tous les rituels de la vie sociale ou subitement à les abandonner tous ? Combien se posent la question une ou plusieurs fois dans leur vie ? J’ai le sentiment d’agir pour rien et sur peu de choses. En même temps j’ai l’impression d’avoir un contrôle élevé de ma vie, ou plutôt, de subir très peu de contraintes, de faire en sorte de, par une lente et patiente construction de vie. Mes proches la considèrent avec estime. Le revers de l’absence de cadre tient dans le flottement qui en naît et qui, l’hiver venu, persistant, entraîne parfois dans une dissolution de la volonté de vivre, sans volonté de mort pour autant, un état neutre bas fragile. J’assume. Sans mes enfants - la seule responsabilité durable que je me reconnaisse - j’aurais il y a quelques années cédé au mythe du grand départ. Pécule en poche, amarres larguées, « je partirai steamer balançant ta mature, lève l’ancre vers une exotique nature ». Je crois à cette tentation dans la création, cette recherche du feu au cœur du vide selon l’expression de Pierre Restany à propos d’Yves Klein. Cravan le boxeur poète perdu en mer, Rigaut le dandy désargenté programmant son suicide, Augiéras reclus dans sa grotte de Domme pour un essai d’occupation, Maïakovski, Tsvetaieva, Dagerman, Celan et Lucas, Artaud et Prevel, Daumal et Gilbert-Lecomte, toute une constellation de grands brûlés au grand jeu de la vie. Tension extrême d’êtres limites, ce que je me refuse à être. L’important est la tension de l’arc, la visée, la portée de la flèche, sans atteindre la rupture du bois ou du nerf de bœuf qui en tend les extrémités. La liberté absolue se transforme en dépendance.
La sédition est intérieure, elle commence par le respect des limites de ce qui peut être fait à l’humaine condition, sans gloriole, une conduite droite sans paroles, une mise en œuvre silencieuse des belles paroles, le délaissement de l’habit pour l’habitus. Je ne donne aucune leçon, pas même à moi-même. Je pose des jalons qui dessinent une piste d’envol et d'atterrissage, une zone d’immersion en eaux profondes. Les moments que je consacre à l’écriture lecture, ces temps volés à la production intéressée, sont un des ilots innombrables que nous posons à la surface de la terre. Une infinité imperceptible trame le grand œuvre de vivre. Je fréquente pour mon métier les porte-paroles de l’ordre libre-échangiste, je leur vends ma capacité à mettre en ordre leurs idées. Je connais l’autre monde de l’intérieur, mais eux, elles, que savent-elles de celui-ci ? Le pratiquent-elles par alternance ou procuration ? Faut-il attendre une crise majeure pour que la gangue éclate et gangrène la peau des apparences ? Comment voulons-nous vivre, dans quel état de sommeil et d’inertie, d’incréation ? Choisissez vos leviers, actionnez, déplacez les lignes, les blocs. Offrez-vous la rémunération intense de l’acte gratuit. Goûtez la saveur à part d’une pensée, d’une action menées sans autre moteur et finalité que la nécessité intérieure. Creusez ou laisser affleurer si vous ne sentez pas celle-ci. En vous la naissance a placé un souffle. Retrouvez-le, exprimez-le. Je n’ai rien à imposer, j’édicte ce qui passe dans le courant de mon esprit, cet après-midi de fin mars, en terrasse, à l’heure où je pourrais prospecter, remplir mon office laborieux, auquel j’ai décidé de me soustraire, un jour de plus, souverainement, chaque jour gagné ne pouvant être repris par l’ordre, oui, voilà, j’ai laissé filer la matière de ce jour vers ma vie de père, puis d’apprenti créateur et quêteur symbolique. J’ai rapiné à moi seul plus de journées que plusieurs dans toute leur vie, je fais ce constat sans forfanterie ou supériorité, je m’interroge sur l’absence d’actes désintéressés dans ces existences, quelle somme de contraintes, de limites, d’empêchements créé les conditions favorables à une vie subie docile ? L’action que mènent les francs-tireurs n’a pas plus d’intérêt au regard de la rotation du monde. Actifs ou séditieux, affranchis ou contraints, humbles et bornés, nous n’influons pas, si peu, si peu longtemps, sur un si petit rayon d’action.
La révolution serait ce retour à soi, agir en conformité avec l’axe qui nous traverse, agir sans intention de. Sachant qu’une passerelle attend à tout instant, que le poème le plus obscur se justifie aux yeux de son écrivain et premier lecteur, et porte l’attente tacite d’être porté hors de lui, de toucher d’autres consciences - si Kafka réellement ne souhaitait pas que fussent lus ses textes, que ne les a-t-il brûlés lui-même ? Les vrais irrédentistes sont ceux dont nous ne pouvons pas avoir de traces, soit qu’ils aient toujours refusé de produire, soit qu’ils aient tout détruit de leur vivant. A nouveau les extrêmes ne me tentent que peu. Je produis, de façon inconstante et en partie inconsistante, très largement inconnue, mais je fais. J’ai à faire. « Sachant qu’il ne trouverait pas, il chercha néanmoins toute sa vie » formerait une belle épitaphe, même si j’ai plutôt songé très jeune à celle-ci : « Les gens de l’ombre ne sont redevables qu’à la lumière ». Cette injonction à faire s’est formalisée, pour l’écriture, à seize ans. Je lisais «Le rouge et le noir» de Stendhal, en été, sur le perron de la ferme familiale. Soudain, quelque chose m’a intimé de regagner l’intérieur et d’écrire. « Seul. Il était seul ». Ce fut mon premier texte, dans lequel un homme se trouvait seul dans une pièce. Le reste ? Je ne sais plus s’il y avait matière à d’autre développement. La première phrase m’a retenu. Le premier adjectif. Les jours d’après, les soirs, j’ai éprouvé le plaisir de me retrancher pour construire un début d’univers, par la joie des mots qui s’écoulent en soi, desquels il faut être à l’écoute, sorte d’attention passive active, jonction du désir, de la forme, de la gratuité. Pour ces premiers textes, j’aimais à utiliser la chambre d’amis, au-dessus de la salle de séjour, comme scriptorium. Le fait que la pièce soit inoccupée, et dans une position angulaire privilégiée : à main gauche la route et la rivière qui fait un coude (en béarnais, «arriu tort», qui donna le nom de famille Ruitort, porté par ma grand-mère), à main droite, les deux palmiers marquant l’entrée du jardin devant la maison et l’étirement de la perspective vers le fond du vallon des Yolettes. Sans lecteur, sans contrainte, effervescent, je découvrais la bascule qui vous fait passer du devant de la page à sa trame. L’espace est là. Il n’attend rien mais il peut être comblé, se voir couvert d’encre sur son vide initial. C’est une part de la jouissance aussi, ce simili monde miniature qui se lève au fur et à mesure de la crue des phrases.

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