Quelle couleur j’associe à ma région natale, occupée de zéro à vingt ans ? Le vert. Peu d’autres. Ou alors le sable de l’Andalousie pelée. Excroissance territoriale mais jonction naturelle en moi de deux pays d’élection. La nuit posait un pont entre les mille deux cents kilomètres parcourus d’une traite par mon père après sa journée de travail. Les livres avaient été placés dans un panier sur la banquette arrière ; mon frère et moi étions parés pour le périple. Là-bas nous arborions le maillot de l’équipe de football, fait de bandes blanches et rouges verticales alternées, frappé de l’écusson A. D. Almeria (Agrupacion Deportiva de Almeria). Mes cheveux étaient solaires. Ceux de mon frère contrastaient, de nuit noire.
Je pense aujourd’hui aux moments où la vie a semblé soudain s’ouvrir à sa pleine puissance. Ces épiphanies sans dogmes. L’entrée dans la mer (pas d’analyse psychanalytique sauvage par homophonie SVP) en fait toujours partie. Elle augmente avec la température de l’eau, l’absence de vent, la beauté de la côté, la transparence de la mer, la présence alentour (ou alors le sentiment de flottaison solitaire, parallèle au fond sableux et au ciel, mince pellicule humaine entre deux strates d’immensité). À trente-quatre ans une autre expérience, après dix jours de déprime estivale, retranché chez moi, le retour à l’extérieur, sous l’impulsion de mes filles en ce quatorze juillet et quelques jours après, la sensation d’un tube de verre qui passait par mon ventre, et laissait passer en lui toute l’énergie du cosmos (rien moins, moment mystique ? oui, et réel, perçu de façon irréfutable, sans chercher à convaincre quiconque). La tiédeur d’un pré en sortie d’hiver avec le vent tiède qui enveloppe tout sur son passage. L’abandon vers un quasi sommeil lors d’une séance de shiatsu, la digipuncture passant les méridiens en revue. Le moment où j’apprends de nouveaux mots, techniques et poétiques d’emblée. Thomas, un ami ingénieur, me parle des ruptures de covalence et du transfert de moments de force par un dimanche après-midi où les quais de Seine drainent une partie de la ville en manque de lumière après des mois d’enfermement.
J’ai du mal à trier dans les voies qui se présentent du souvenir. Je me fais l’effet d’une outre à émotions qui a collecté en masse ces dernières années et se trouve déboussolé par le retrait amoureux, l’absence de relation. Tant livré à soi qu’à la longue la cruche se fend sans aller à la mer. Si opposé aux contraintes. Sans cadre autre que le bon vouloir du moment. Les jours s’en vont je demeure confronté au sens à donner à des possibles qui restent ébauchés, surgissent et se dissipent faute d’un conduit par lequel canaliser la chaleur, la transformer en énergie, avancer. Double sentiment simultané d’un trop plein et d’un trop vide. Au neutron manque un proton. L’atome a cassé une part de sa structure dans une instabilité quotidienne. La pensée est aussi volatile que les capitaux.
«Les liaisons de covalence ont sauté et avec elle le liant de la vie. La beauté de la recherche physique passe par l’expérimentation, comme craquer un gaz pour déposer sur une résille de carbone une couche de silice impossible à obtenir par aplat direct d’une matière, puis envoyer le tout hors de l’atmosphère, satellite ou tête de missile nucléaire. Craquage désigne le passage de l’état gazeux à solide. Souvent dans nos vies nous disons craquer. Nous devenons plus solides encore. Durcis. Étanches. Pour faire contrepoids à ce qui nous plombe, nous installons sous nos barges une poutrelle métallique oblique ; à charge pour elle de transférer le moment de force, de redonner l’équilibre à la masse édifiée. La physique et son langage nous échappent mais nous ne pouvons faire autrement que de nous y soumettre. ‘Newton, toi, ta gravité et ta pomme, je vous emmerde’ n’est qu’une figure rhétorique, une parole en l’air qui retombe. La carène du catamaran d’aluminium à quai sous le soleil du dimanche coupe l’eau pour former une vague initiale sur laquelle viendra se poser le bateau. La forme a son évidence. Son sens. Qui nous manquent quand nous vivons. Une courbe de Bézier ne peut éclairer la voie à suivre par son net dessin sorti d’un algorithme. La mathématique pose ses évidences et nous donne le pouvoir sur la forme, toutes les formes. Quelle prise existe pour ce qui échappe à la main, à la saisie ?»

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