L’image de la montée au front m’envahit par vagues, périodique. Elle s’accompagne ou naît de la musique du film La ligne rouge. Je me projette à ces limites où la vie a perdu tout sens et risque d’être arrachée par un éclat de grenade. Je suis dans le confort la quiétude et j’ai besoin d’aller chercher cette limite comme si tout était fini, rien n’avait de sens pour justifier le maintien d’une activité respiratoire. Pour rien je n’aurais voulu être à la place de ces sacrifiés jaunes et blancs de peur eux qui envient nos vies de protégés, qui pensent à leur existence d’avant le Pacifique en flammes. Mais par l’esprit j’ai besoin d’aller me transporter vers ce théâtre d’opérations (la sale expression propre sur elle). J’aimerais qu’un tranchant affute ma ligne de crête imaginaire et me dise enfin où me situer entre contemplation et rêverie. Quelle place est à s’assigner ici ? La raison saurait en donner, faites de structure (enfants, travail, amitiés, engagements) mais les ressentis laissent souvent en suspens, livré à sa propre roue à vide qui tourne, tourne. La musique me donne envie de monter au front tant qu’à faire d’être perdu que cela passe par le corps de part en part, une baïonnette ou une balle.
L’autre image de fuite fut suscitée quand j’avais vingt ans, placée en tête par un coiffeur des boulevards, à Toulouse. « Sur l’île Maurice j’ai un ami qui vit en tenant un café ». Un café. Une île. La ronde de jours sans reliefs ni creux. La stabilité concrétisée. J’y rêve périodiquement quand le balancier va plus à la vie qu’à sa fin. C’est une image de retrait du monde par plongée dans une réalité anonyme sans passé ni futur, cessation des contraintes, acceptation d’un temps linéaire répétitif. Ce n’est pas luxe, calme et volupté, plutôt dénuement, rouleaux, air enveloppant, ailleurs. Combien de fois par échanges croisés nous nous rêvons ailleurs les uns les autres ? Nos pensées nous permutent à distance tandis que la gravité nous maintient ancrés au sol. Il reste à chaque moment cette échappatoire : une trouée dans la tête qui nous extirpe d’ici et nous transpose dans un cadre assez indéfini, flottant comme un bois poncé. Cela aide à tenir et à accepter le constat de ce que j’ai entrepris par soubresauts depuis des années, quelques livres édités, des tentatives d’écriture, une recherche de reconnaissance différée qui s’explique par le peu qu’il y à reconnaître dans ce fatras de sensations accumulées quand j’aurais voulu être l’homme d’un texte suffisamment bref et percutant pour marquer quelques lecteurs car ce n’est pas l’effet de masse que je recherche mais le sentiment qu’en dehors de moi ou de vous il est possible d’établir une jonction de ce qui nous assemble singulièrement, c’est cela que je cherche en vain à provoquer depuis des années et pour lequel j’ai décidé de stopper. Si quelque chose doit advenir je ne voudrais plus avoir à le provoquer. J’ai fait trop de sorties du corps ; je m’y perds. Une pluie d’or est bien descendue féconder Danaé. Je me découvre sous le ciel et j’attends d’entendre l’orage approcher. Une goutte suffirait à irriguer l’attente.

Commentaires