Je n’ai pas encore cinquante-cinq ans. Je vis depuis quelques temps dans un camping car ou un mobilum, selon les saisons, mobilis in immobile. Suis-je grand-père ? Travailleur ? Martin-pêcheur des cinq saisons ? Rédacteur de guides touristiques ? Missionnaire ou en position de le devenir ? Inventeur d’hagiographies pour ego apeurés par la mort ? Apprenti danseur ou peintre ? Sans domicile fixe semble le statut le plus approprié à celui qui s’est délesté de ses titres de propriété et vit de son pécule amassé durant les quinze dernières années. Je me déplace autant que possible vers des îles, où je séjourne quelques temps, y circulant à vélo, contre vents et marées, en dehors des périodes d’affluence, tantôt à l’Ouest, tantôt au nord austral. L’île est un train à quai. L’enclos du monde et de ses créations. L’isolement choisi – dans mon cas. La métaphore de la terre dans l’espace, de l’humain sur la terre, de la terre par rapport à l’océan. Un fragment qui donne un sens au tout. Le repli et l’ouverture. L’ancrage dans la circulation permanente des courants. Même éloignés d’eux je vois les ecchyums de Bréhat flotter dans l’air adouci par le courant du Golfe, les herbes hautes de Mélanésie onduler comme dans La ligne rouge, mais sans l’œil perdu des combattants du Pacifique, passés de la verticalité de Chicago à celle de la flore tropicale. En trait de sagaie l’indigène croise leur patrouille, fixé vers son but inconnu. Qui sont les esprits à ce moment-là ? Qui vit dans le monde invisible des défunts ? Qui a traversé ou traversera le miroir ? Pour en ramener quoi, si tant est qu’on en revienne ? C’est aussi un des avantags à résider sur une île. La barque des morts l’a déjà accostée, dans une de ses criques en cul-de-four, d’ocre délavé, de cyprès vert marine. L’autre avantage est d’en repartir assez vite pour recréer un appel d’air vers ce confinement à ciel ouvert.
Je me fonde à parler de mon expérience parce que la vie m’a placé dans ce champ de forces. Parler des autres est une fiction, de soi un leurre, entre les deux optiques je travaille la seconde. Je ne suis pas plus avancé pour circonscrire ce qui circule dentro di mé, mais cette position confère un avantage, le matériau est en prise directe, il forme une sorte de cadre quantique où je ne connais ni ma vitesse ni ma localisation mais où je les ressens simultanément. Par cette descente intérieure j’accède peut-être à quelques autres, en partie, par un jeu de miroir ou d’écho, au choix du sens prédominant, visuel ou auditif. L’immersion n’est pas motivée par une recherche de vérité, ou alors, sensible. Elle agit comme centre et périphérie, objet d’expérience et d’observation dans le même mouvement. De tout ce laïus, je n’ai que faire quand je me mets à flotter à la surface de l’océan, les tympans immergés pour entendre ce qui d’habitude nous échappe, le crissement des hélices propagé par l’eau à des kilomètres à la ronde, le roulis du fond pierreux. L’oreille interne y perd un peu de son équilibre. Il suffit de fermer les yeux un moment pour ressentir dans tout le corps l’onde de l’apesanteur. Au moment de les rouvrir le fait de retrouver le monde, le ciel accroché à sa place, les bateaux, les cris d’enfant, surprend. Le réel est perçu comme une autre dimension quand l’immersion donnait à vivre la joie du corps flottant à sa juste place - la note absolue.

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