Au lycée, j’aurais été quelqu’un de différent. C’est l’avis exprimé par une ancienne camarade, revue vingt après, à qui j’avais offert l’Ode à André Breton, d’Alain Jouffroy, livre que j’avais édité et qui m’avait permis de rencontrer celui qui à dix-sept ans rencontra l’homme des manifestes , formant une boucle de transmission puisqu’à dix-sept ans je découvrai le surréalisme. Ma mère me dit que dès tout petit j’ai eu une fascination pour les cimetières, non pas macabre, non, pour la beauté calme qui y règne, le sens du temps transcrit dans le sol. De là peut-être mon détachement de diverses courses auxquelles se livrent certains, par matérialisme, fanatisme, consumérisme, arrivisme. Ni contre ni avec la marche de la société globale. Un pas voire cinq de côté. Pas de rébellion, une intériorisation, un centrage, «tu as un côté descendu, les choses sont enfouies en toi», me dit un soir une amie. Le luxe de ma vie est de laisser disponibles des plages entières de temps. La journée coule vite entre lectures, marches et moments amicaux. Ecriture d’un poème, réflexion allongé au soleil sur mon lit perpendiculaire au sud, nage, course, moments de flottement, sombres parfois, descente en apnée sans paliers. Un temps centré, avec très peu de contraintes extérieures. Je ne cherche pas à entrer dans une figure imposée, ni artiste affamé squatter, ni hommes d’affaires remplissant toujours plus son tonneau des Danaïdes, ni patte molle affalée devant le mur d’images, ni ermite des Pyrénées alcoolisé qui ne tient plus que par les livres qu’il crée loin de toute vie sociale amoureuse professionnelle amicale. Un temps on cherche à ruiner l’ordre du monde, puis l’opposition frontale peut apparaitre comme un prolongement négatif de cet ordre. Entrer dans les ordres, ses ordres, trouver la voie souple et exigeante, constante et alternée, qui ordonne à l’intérieur de soi les moments, les êtres, les émotions, les créations, dessiner de la sorte un jardin mogol, anglais, français, arabe, japonais. Voir éclore les figures de la carte, du portulan, du palimpseste, du labyrinthe sensé. La vue d’ensemble contre la vue de détail : ces derniers si souvent ont eu forme ébréchée, bords consumés, noircis, laminés, écornés, entamés, élimés, tréfilés, que lorsque ces éléments sont ressentis assemblés, unifiés et dépassés, la sensation est vaste, posée, sereine. La série de têtes grimaçantes dessinées au lavis par Cédric Demangeot dans Ferraille me confirme dans cette perception : même au bord de la catastrophe, la forme clame la vie. De la noirceur extrême émane une lumière plus forte que tout, l’envie d’être en création, en jonction. Il avait été touché que je lui témoigne de cela, de ma croyance dans cette morale qui, des décombres, arrive encore à sortir une structure qui fasse sens. Dans les poèmes de Patrick Watteau, rencontré quelque temps après, la ligne de rupture me semble atteinte. A équarrir la langue, ne reste qu’une carcasse qui ne donne plus. A l’opposé, l’intense Sens du calme et le Cercle de Yannick Haenel portent une telle vitalité, journal de bord d’une expérience sidérante : vivre, sans d’autre fin que la vie. Tranchantes visions faites de couleurs et de sensations toujours en mouvement qui ont libéré en moi, par rebond, l’envie de marquer mes petites épiphanies. J’ai parlé de cela ce midi à une amie sur le point de se faire opérer. J’ai tâché de lui résumer ma nouvelle entreprise, qui m’occupe depuis trois jours, entre lecture et écriture : passer de l’annotation dense du poème, centré sur un moment, à l’évocation en prose, à plus long cours, des marqueurs de ma vie. Je ne les ai pas recensés. Comme m’a dit mon amie de Nice tout à l’heure au téléphone : «Tu es un inconscient, tu écris sans temporalités, tu englobes les paradoxes». Inconscient, j’aime le fait que le double sens du terme n’ait pas été éclairci par elle, je n’ai pas cherché à en savoir plus, j’aime à me dire que ce je vis par les notes en cours d’accumulation tient aux deux aspects, légère folie de se lancer dans un tel «projet» quand l’Age d’homme de Michel Leiris a sans doute ouvert et fermé le genre, et démarche non rationnelle qui consiste à me laisser porter au jour le jour par tel souvenir et la nécessité de lui donner sa forme par l’écrit, en silence. Souvent j’ai pensé à cette possibilité de l’écriture au long cours, je l’avais mise en pratique entre dix-sept et dix-huit ans, quand j’ai eu l’ambition inqualifiable d’écrire un mythe, celui d’un homme seul dérivant dans l’espace. J’ai aussi écrit une sorte de nouvelle se passant au Cabo de Gata qui, soumise à un écrivain éditeur, a reçu comme sanction : « Il n’est pas nécessaire d’être ennuyeux pour écrire sur l’ennui ». Pourquoi aujourd’hui, alors que depuis des années je ne cultive que la forme brève (poème, climax) qui ne m’impose pas de travail, se pense et s’exécute dans la foulée, trouverai-je plus de constance pour mener à bien ce que j’ai commencé d’écrire ? Je n’ai pas de réponse, mais l’énergie est là pour le moment, et la forme choisie, du collage non linéaire, se prête à des jets discontinus. Voilà une image qui m’a échappé, quelque peu sexuelle. Dans un poème, j’avais tenté de décrire cette proximité de désir, entre écrire et faire l’amour. Non dans la finalité ou la modalité, mais dans l’origine, la pulsion initiale, difficile à maîtriser, et pourquoi le faire ? Ce qui s’exprime ne s’imprime pas, laissons couler toutes nos sources, qu’elles aillent à la mer puis par le cycle des condensations retourne à l’air, aux nuages, à la pluie, à la terre, et ainsi d’une boucle à l’autre jusqu’à....

I suppose that sounds and selmls just about right.
Rédigé par : Linda | 11/07/2011 à 20:12