Je parlais de deux figures animales. Le grillon : j’ai passé des moments d’enfance, en plein cagnard d’été en mi-journée, à la fraîcheur du soir venant, à tenter de déloger l’insecte crissant en inondant sa galerie ou en le chatouillant par un brin d’herbe coupé. Pourquoi passait-il des heures à émettre sa stridulation tout en se dissimulant à la moindre vibration approchant ? Pourquoi cacher une telle beauté dans le fuselé de sa carapace et le dessin sombre de ses élytres ? Splendide création cachée au regard, provoquant d’autant plus fort le désir de la voir, la saisir, l’observer. Je me pensais grillon. Je m’identifiais et m’idéalisais à son image, sorte d’élément insaisissable, produisant gratuitement de la beauté, mais à l’écart. Fier dans sa solitude, prêt à vivre sous terre du moment que l’accès à l’air restait libre, qu’il y avait quelque chose à émettre, à donner, sans certitude de contrepartie. Les métaphores viennent d’elles-mêmes, liées à l’écriture, au retrait, à l’attente, à la volonté d’être - reconnu, relié - tout en se vivant seul. Le grillon porte tout cela, en totem chargé par la perception que je me fais de ce témoin vivant sans doute sans pensées.
Le repli, je l’ai aimé, adolescent, dans des cabanes de fortune - étrange expression qui désigne une pauvreté du bâti. Quatorze ans, je me sens rejeté par une camarade d’un an ma cadette, une de ces peaux mates cheveux sombres qui égrènent ma vie, l’éclairent, l’assombrissent, la mettent en vibration. Je sentais qu’un lien s’était noué, par la proximité du même club d’athlétisme, d’une compétition à Fontainebleau, un mois de juin 1984, où nous étions allés, depuis nos Pyrénées, portés par le renflement d’un Transall, ces avions de largage de parachutistes que je voyais régulièrement en manœuvre au-dessus des collines de la ferme de mes grands-parents. A cet âge la jeune fille semble porter en elle tous les parements de la femme future, mais à une échelle réduite. Les jeunes hommes que nous étions, en revanche, ne ressemblaient pas à grand chose, pierres brutes à peine dégrossies, gauchies, taurillons en mal d’arènes, tapant du sabot contre des talenquères absentes. Karine. Du sang corse, m’avait-elle dit, par sa mère. De petites lèvres, le cheveu court, de la douceur en contrepoint, par l’expression du regard, la forme du visage. J’en étais amoureux. Le premier vrai amour pudique quand les hormones sont encore en coulisses. Karine. Ou Carine, je ne sais plus d’ailleurs, avec un «c» il me semble, et c’est plus doux à la lecture, va pour le «c» de confusion. C’est ce qu’elle réussit à faire naître dans ma tête puis mon corps entier, me conduisant à partir un matin de la ville où je vivais avec mon frère étudiant, pour rejoindre, en autocar, la petite ville, à trente kilomètres de là, où se trouvait la maison des parents, la maison de l’enfance, la maison des jeux dans les bois et des parties de football sur le terrain aménagé avec cages et filets de but, la maison de la fin de l’insouciance quand par un matin d’hiver ma mère m’annonce - quoi d’ailleurs ? je ne me souviens plus des mots, je vois la scène comme si je la filmais, je suis à côté d’elle, dans la chambre parentale, sur le lit, j’ai neuf ans, la chambre est bleue azur, l’extérieur est gris azur, nous devons être en février, soit quelques jours après mon anniversaire, je ne sais plus ce qu’elle m’a dit précisément, mais c’était la fin de l’insouciance, l’entrée forcée dans la ronde adulte des sentiments contrariés, incompris, blessants. Cinq ans plus tard, quand Carine, en bonne athlète qu’elle est, m’annonce qu’il vaut mieux en rester au stade de l’amitié, c’est vers cette maison, inoccupée depuis que mon père, à son tour, resté seul ici, l’avait délaissée, que je me suis tournée, vers laquelle j’ai eu besoin de retourner. A cet âge je n’avais pas l’apparat des mots pour couvrir une situation et la teindre à une plus juste convenance. J’étais livré brut à ce qui me percutait. Et Carine m’avait percuté. Cette délicate jeune fille, dont je me vengerai froidement trois ans plus tard, me plaçait face à une incompréhension majeure. Oui tu me plais, oui je suis bien avec toi. Restons donc amis, pour ne pas tout gâcher. Jeune fille, c’est en prononçant ces mots qu’en moi tu gâchais tout. Gâcher, c’est un terme de maçon. L’été, dans la ferme familiale, je venais en renfort de mon oncle artisan, manœuvre estival gagnant à la force du poignet son début d’autonomie financière. Gâcher, cela consiste à mélanger sable, ciment et eau dans la bétonnière, dans un juste dosage de pelletées. Un sac de ciment, c’est cinquante kilos sur l’épaule, je devais peser autant à ce moment. Une fois malaxé, l’élément visqueux et gris ardoise est déversé dans une brouette, et conduit sur le chantier, dans la fondation où le couler. J’étais ce manœuvre appliqué, lisant le midi Guerre et paix dans une édition pleine peau reliée rouge, dans le camion bleu rouillé de l’oncle parti jouer au carte dans un bar. J’avais été ce jeune garçon terrassé par la déclaration incompréhensible de sa jeune amie. L’autocar m’avait déposé au pied du lotissement, j’avais encore un kilomètre à faire à pied, remonter le cours d’eau, puis la colline, pour atteindre, à son sommet, la maison parentale inoccupée. Une clé restait toujours glissée dans le conduit d’aération de la cuisine, derrière le volet à gauche de l’entrée. En journée, je restais dans l’obscurité des contrevents clos, écoutant la radio, France Inter. En fin d’après-midi, je regagnais mon poste d’observation, l’orée du bois, avec à trente mètres environ, en ligne de mire, l’entrée et la cuisine. Sur le coup des cinq heures, je voyais mon père passer, entrer, ressortir quelques minutes après, repartir en voiture. J’attendais la venue de la nuit, précoce, en ce mois de novembre 1984. Je n’allais pas tout de suite m’installer dans ma chambre à l’étage. Non, j’avais d’abord besoin de l’abri provisoire et extérieur d’un rangement à bois, formé par une baie vitrée récupérée sous laquelle étaient glissés fagots et buchettes. A moitié vide à cette saison, c’est dans cet espace confiné de verre que je me glissais, grelotant. J’attendais une confirmation : que mon père ne reviendrait pas, que je pourrai avec certitude aller m’endormir à l’intérieur sans peur d’être débusqué, de devoir retourner au collège, y subir les questions sur mon absence de plusieurs jours. Les policiers avaient averti mes parents : une disparition ne devient inquiétante qu’au bout de cinq jours. Parti le lundi, je décidai le vendredi de me laisser démasquer. J’avais atteint le seuil intérieur, la rive, qui me sécurisait à nouveau. J’avais encaissé l’onde de choc provoqué par ce doux visage mat. Je n’ai jamais compris son choix, mais je l’avais admis. Le vendredi vers cinq heures j’étais donc resté dans mon lit, à lire. Par quelle intuition, mon père se décida à monter à l’étage. «Tu es là ? tu nous as fait peur tu sais» fut la phrase prononcée en me découvrant. Je crois ne pas avoir répondu, j’étais absorbé et soulagé de mettre un terme à cette fugue à domicile. Les traces de mon passage étaient pourtant claires, coquilles d’œuf et boîte de lait s’accumulaient dans la poubelle, à l’étonnement de mon père qui ne faisait pas le lien avec ma présence, en journée, dans sa maison. J’avais écrit à Carine depuis mon refuge temporaire. Cachet de la poste faisant foi, j’étais tout à fait situable, d’autant qu’un jeune voisin m’avait croisé à ma descente de l’autocar. Pourtant, les morceaux de l’énigme n’avaient pas été recollés. Cela me laissa le temps de recomposer mes sentiments, de vivre ma situation, à l’écart, dans le bercement de la solitude choisie, nécessaire. Mes parents s’étaient mis en relation avec les parents de la jeune fille suite à l’épisode de la carte postale. La direction du collège fut aussi informée. Mes filles, adolescentes, rient quand j’évoque cet épisode. Leur père, sombre héros épistolaire, parti se réfugier dans la fraîcheur des bois d’automne, par peine d’amour perdu jamais commencé... Qui a pris la décision en moi, de ne pas aller en classe, de passer retirer un peu d’argent au distributeur, de rejoindre la gare routière, de fuir vers la maison d’enfance ? Je connais la sensation dans ces moments, une forme de tourbillon du corps de la raison de la respiration du cœur qui m’impose d’agir ainsi pour me protéger. Je suis pris en charge par une part de moi profonde, irrépressible. Fuir là-bas, fuir, vers la nuit avant les forêts, vers l’aube du monde, vers le repli, la cessation des torsions internes.

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