J’ai vingt ans, je vis pour la première fois sans frère ni parents, en colocation avec mon ami connu au collège, Frédéric, artiste à la mèche rieuse, rebelle, nous partageons un appartement ancien au cœur du vieux Toulouse, près de la place du Peyrou. L’épiphanie de la vie d’artiste, la petite mythologie de nuit, je les ai vécues là, bien plus qu’à Paris par la suite. Toulouse 1990 / 1991 ce fut, malgré la mort de ma grand-mère maternelle, un temps vacant, laissé au plaisir de lui-même. J’étais seul, je marchais seul, j’ai sillonné seul et systématiquement les rues du centre, en n’omettant aucune cour accessible. La première guerre du Golfe laissait planer le doute d’un conflit généralisé, d’une conscription possible, je savais que j’aurais déserté, ni par héroïsme ou lâcheté, simplement, je n’étais pas concerné par ce conflit de pétrodollars. Non, j’allais studieusement, par le bus qui empruntait la rocade, suivre mes cours de licence en histoire de l’art. Le conservateur du musée des Augustins réussissait l’exploit de nous parler de l’expressionnisme abstrait new yorkais des années 1950 sans nous montrer une seule reproduction de tableaux. Meyer Schapiro, Clement Greenberg, tels étaient les viatiques vers De Kooning, Pollock, Rauschenberg, Gotlieb, Reinhardt, Motherwell, Rosenquist, Rothko, Gorky. Par son profil effilé et la masse sombre de ses cheveux, Sylvie et ses jambes effilées de noir avaient marqué mon attention. Une fois elle m’invita chez elle, un soir. Nous parlâmes de la guerre, du refus de l’engagement, sur fond d’images du conflit. Je n’ai pas osé l’approcher, la toucher, elle ne manifestait pas non plus d’attirance particulière envers moi, aucun signe qui fasse brèche un tant soit peu. Puis ma grand-mère mourut, un vingt décembre. Ma marraine hurlait dans le couloir menant à sa chambre, prise d’une crise de nerf. Dans la pièce assombrie j’ai réussi à dévisager le visage de la morte, et à en embrasser la froideur mate. C’est la première et dernière fois à ce jour que j’ai touché la peau tirée d’un visage mort. Le bleu de ses yeux s’était retiré. Rentré seul à Toulouse pour la nouvelle année, j’ai repris mes marches et au cimetière de Terre Cabade, j’ai photographié la plaque qui disait «ô amour d’une mère, amour que nul n’oublie» (je l’ai dupliquée pour l’adresser à ma mère, mes oncles et tantes devenus orphelins), puis j’ai photographié la courbe immense du monument aux morts de 14 - 18, étalement de noms qui ne signifient plus rien de tangible aux vivants. C’était cela Toulouse, la découverte d’une atmosphère italienne, un peu secrète, la possibilité de croiser Maurice Nadeau à la librairie Ombres Blanches, de suivre une jeune femme après cette conférence pour lui dire que j’espérais la revoir, au hasard de la ville, la rupture d’avec l’ami d’adolescence, reparti à vivre la nuit, avec ses amis, dans les vapeurs d’herbe, le tournage d’un court-métrage sauvage dans l’usine désaffectée de la Seita, manufacture des tabacs (MT) qui deviendra faculté de droit après sa réhabilitation. C’était la vie possible, sans contraintes, la vie créée, bercée par la source du surréel à laquelle Frédéric m’avait conduit. Plus qu’être artiste, ce que je n’étais ni ne serai, c’était vivre en artiste, en décalage, en retrait, à couvert, hors de l'obsession d’accumuler, hors de l’idée de réussite sociale, bord cadre, plus enclin déjà à dériver en bord de Garonne, à chercher le sens par les sens. Nathalie un jour m’y rejoignit. Plus tard je la reverrai dans son studio de l’impasse du Renard. Sa peau délicate, ses mollets musclés par des années de danse, le sifflement de sa langue quand elle prononçait des voyelles chuintantes, la coulée de ses seins quand sortis de leur armature, sa pudeur blessée d’avoir été abusée par un parent, enfant. Dans ma mémoire Nathalie a le visage délicat de ces années là. Je passais du vaste hall de la bibliothèque centrale à la section spécialisée « arts » de l’annexe Croix-Baragnon. Je tirais le Fil à la patte place Saint Georges, je passais devant les tonneaux du Père Louis un peu plus loin, j’allais à la cinémathèque voir Au bord de la mer bleue. J’écrivais un peu. Rentrais le week-end en Béarn. N’étant personne, j’étais potentiellement toutes les vies. J’espérais l’amour fou, une rencontre qui illuminerait quelque chose et fermerait la suture d’enfance, d’adolescence, cette sensation de coupure sans raison. Il fallait trouver un sens à tout cela, remettre une perspective au passé pour mieux voir à travers.

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