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J’ai vingt ans, je vis pour la première fois sans frère ni parents, en colocation avec mon ami connu au collège, Frédéric, artiste à la mèche rieuse, rebelle, nous partageons un appartement ancien au cœur du vieux Toulouse, près de la place du Peyrou. L’épiphanie de la vie d’artiste, la petite mythologie de nuit, je les ai vécues là, bien plus qu’à Paris par la suite. Toulouse 1990 / 1991 ce fut, malgré la mort de ma grand-mère maternelle, un temps vacant, laissé au plaisir de lui-même. J’étais seul, je marchais seul, j’ai sillonné seul et systématiquement les rues du centre, en n’omettant aucune cour accessible. La première guerre du Golfe laissait planer le doute d’un conflit généralisé, d’une conscription possible, je savais que j’aurais déserté, ni par héroïsme ou lâcheté, simplement, je n’étais pas concerné par ce conflit de pétrodollars. Non, j’allais studieusement, par le bus qui empruntait la rocade, suivre mes cours de licence en histoire de l’art. Le conservateur du musée des Augustins réussissait l’exploit de nous parler de l’expressionnisme abstrait new yorkais des années 1950 sans nous montrer une seule reproduction de tableaux. Meyer Schapiro, Clement Greenberg, tels étaient les viatiques vers De Kooning, Pollock, Rauschenberg, Gotlieb, Reinhardt, Motherwell, Rosenquist, Rothko, Gorky. Par son profil effilé et la masse sombre de ses cheveux, Sylvie et ses jambes effilées de noir avaient marqué mon attention. Une fois elle m’invita chez elle, un soir. Nous parlâmes de la guerre, du refus de l’engagement, sur fond d’images du conflit. Je n’ai pas osé l’approcher, la toucher, elle ne manifestait pas non plus d’attirance particulière envers moi, aucun signe qui fasse brèche un tant soit peu. Puis ma grand-mère mourut, un vingt décembre. Ma marraine hurlait dans le couloir menant à sa chambre, prise d’une crise de nerf. Dans la pièce assombrie j’ai réussi à dévisager le visage de la morte, et à en embrasser la froideur mate. C’est la première et dernière fois à ce jour que j’ai touché la peau tirée d’un visage mort. Le bleu de ses yeux s’était retiré. Rentré seul à Toulouse pour la nouvelle année, j’ai repris mes marches et au cimetière de Terre Cabade, j’ai photographié la plaque qui disait «ô amour d’une mère, amour que nul n’oublie» (je l’ai dupliquée pour l’adresser à ma mère, mes oncles et tantes devenus orphelins), puis j’ai photographié la courbe immense du monument aux morts de 14 - 18, étalement de noms qui ne signifient plus rien de tangible aux vivants. C’était cela Toulouse, la découverte d’une atmosphère italienne, un peu secrète, la possibilité de croiser Maurice Nadeau à la librairie Ombres Blanches, de suivre une jeune femme après cette conférence pour lui dire que j’espérais la revoir, au hasard de la ville, la rupture d’avec l’ami d’adolescence, reparti à vivre la nuit, avec ses amis, dans les vapeurs d’herbe, le tournage d’un court-métrage sauvage dans l’usine désaffectée de la Seita, manufacture des tabacs (MT) qui deviendra faculté de droit après sa réhabilitation. C’était la vie possible, sans contraintes, la vie créée, bercée par la source du surréel à laquelle Frédéric m’avait conduit. Plus qu’être artiste, ce que je n’étais ni ne serai, c’était vivre en artiste, en décalage, en retrait, à couvert, hors de l'obsession d’accumuler, hors de l’idée de réussite sociale, bord cadre, plus enclin déjà à dériver en bord de Garonne, à chercher le sens par les sens. Nathalie un jour m’y rejoignit. Plus tard je la reverrai dans son studio de l’impasse du Renard. Sa peau délicate, ses mollets musclés par des années de danse, le sifflement de sa langue quand elle prononçait des voyelles chuintantes, la coulée de ses seins quand sortis de leur armature, sa pudeur blessée d’avoir été abusée par un parent, enfant. Dans ma mémoire Nathalie a le visage délicat de ces années là. Je passais du vaste hall de la bibliothèque centrale à la section spécialisée « arts » de l’annexe Croix-Baragnon. Je tirais le Fil à la patte place Saint Georges, je passais devant les tonneaux du Père Louis un peu plus loin, j’allais à la cinémathèque voir Au bord de la mer bleue. J’écrivais un peu. Rentrais le week-end en Béarn. N’étant personne, j’étais potentiellement toutes les vies. J’espérais l’amour fou, une rencontre qui illuminerait quelque chose et fermerait la suture d’enfance, d’adolescence, cette sensation de coupure sans raison. Il fallait trouver un sens à tout cela, remettre une perspective au passé pour mieux voir à travers.
A douze ans, j’avais commis une préfiguration de ma fugue majeure. Même fuite vers les bois, même retour à l’antre familial (la ferme des grands-parents cette fois), même déclenchement né d’une incompréhension face à une situation, d’une suffocation. Je devais repartir avec ma mère et son peintre de l’époque. Je parlais avec mon frère et mon cousin devant la maison, face au jardin. Quelques minutes restaient en ce dimanche avant le retour vers le déroulement morne et tendu de la semaine. Je ne voulais pas, je ne voulais plus. J’avais la détermination de mes douze ans, j’étais entré trois ans plus tôt, trop tôt, dans un âge d’homme qui n’aurait pas dû être le mien, j’étais déplacé au gré des déplacements sentimentaux d’adultes, je n’étais pas à ma place, ni en internat, ni dans un collège trop proche de cet artiste névrotique, collège où pourtant se trouvaient des camarades de colonie mais non, même cette présence rassurante de Philippe et de la jolie Martine n’avaient pu m’y faire rester, troisième rentrée en trois semaines, j’arrivais en cinquième au collège du Bois d’amour, étrange nom peu prédestiné au vu de la déconvenue ultérieure subie avec Carine, comme tout s’emmêlait en ce temps là, comme le regret de l’enfance adolescence peut ne pas exister quand un certain chaos les a envahies. Mon frère et mon cousin rentrent dans la maison ; resté seul sur le perron je me mets à marcher vers la droite, je longe le noyer, l’ancien poulailler, je franchis le seuil de la propriété, j’entre dans un champ de mais rasé, je remonte vers la colline, l’orée du bois, je sais qu’il y a là une cabane qui appartient à un grand oncle, je connais ce poste de vigie, je l’atteins, je goûte cette sensation précieuse de voir en étant dissimulé, je suis protégé, j’entends ensuite les appels de ma mère, de ma tante, «Laurent, Laurent», j’entends et reste coi, reste là, je me suis assis sur le banc de fortune (encore elle) placé dans la cabane, les appels cessent, la nuit viendra assez vite, je ne retournerai pas à Pau, pas ce soir, je me pose, un peu, un moment, à cet endroit, près du monde, dans le monde, dans la tendresse d’une colline boisée, lieu qui n’a rien de tendre, lieu où à rester la faim le froid viendraient rapidement, mais lieu de tendresse, à ce moment là, dans ces circonstances là. A la nuit, glacé, je retourne vers la ferme familiale, regagne ma chambre. Ma tante m’a entendu, s’est levée, a appelé ma mère pour la rassurer. Je passe deux, trois jours de vacance. Je suis heureux. Je suis entouré. Nous jouons aux cartes le soir, mon oncle râlant sans cesse contre les étourderies de mon cousin. C’est un moment de pleine parenthèse. Sans la mer ni le désert andalou, j’atteins à une sensation équivalente, un point de convergence où a cessé tout conflit, toute tension, un point d’équilibre, le don d’être à sa place, juste, au moment, juste. J’ai toute raison d’être, j’ai toute valeur d’être, à tel point que ces questions ou angoisses ne peuvent exister à cet instant là. C’est une suspension. Un souffle qui s’écoule en boucle et prend tout le corps en harmonie. Une station lumineuse.
Je parlais de deux figures animales. Le grillon : j’ai passé des moments d’enfance, en plein cagnard d’été en mi-journée, à la fraîcheur du soir venant, à tenter de déloger l’insecte crissant en inondant sa galerie ou en le chatouillant par un brin d’herbe coupé. Pourquoi passait-il des heures à émettre sa stridulation tout en se dissimulant à la moindre vibration approchant ? Pourquoi cacher une telle beauté dans le fuselé de sa carapace et le dessin sombre de ses élytres ? Splendide création cachée au regard, provoquant d’autant plus fort le désir de la voir, la saisir, l’observer. Je me pensais grillon. Je m’identifiais et m’idéalisais à son image, sorte d’élément insaisissable, produisant gratuitement de la beauté, mais à l’écart. Fier dans sa solitude, prêt à vivre sous terre du moment que l’accès à l’air restait libre, qu’il y avait quelque chose à émettre, à donner, sans certitude de contrepartie. Les métaphores viennent d’elles-mêmes, liées à l’écriture, au retrait, à l’attente, à la volonté d’être - reconnu, relié - tout en se vivant seul. Le grillon porte tout cela, en totem chargé par la perception que je me fais de ce témoin vivant sans doute sans pensées.
Le repli, je l’ai aimé, adolescent, dans des cabanes de fortune - étrange expression qui désigne une pauvreté du bâti. Quatorze ans, je me sens rejeté par une camarade d’un an ma cadette, une de ces peaux mates cheveux sombres qui égrènent ma vie, l’éclairent, l’assombrissent, la mettent en vibration. Je sentais qu’un lien s’était noué, par la proximité du même club d’athlétisme, d’une compétition à Fontainebleau, un mois de juin 1984, où nous étions allés, depuis nos Pyrénées, portés par le renflement d’un Transall, ces avions de largage de parachutistes que je voyais régulièrement en manœuvre au-dessus des collines de la ferme de mes grands-parents. A cet âge la jeune fille semble porter en elle tous les parements de la femme future, mais à une échelle réduite. Les jeunes hommes que nous étions, en revanche, ne ressemblaient pas à grand chose, pierres brutes à peine dégrossies, gauchies, taurillons en mal d’arènes, tapant du sabot contre des talenquères absentes. Karine. Du sang corse, m’avait-elle dit, par sa mère. De petites lèvres, le cheveu court, de la douceur en contrepoint, par l’expression du regard, la forme du visage. J’en étais amoureux. Le premier vrai amour pudique quand les hormones sont encore en coulisses. Karine. Ou Carine, je ne sais plus d’ailleurs, avec un «c» il me semble, et c’est plus doux à la lecture, va pour le «c» de confusion. C’est ce qu’elle réussit à faire naître dans ma tête puis mon corps entier, me conduisant à partir un matin de la ville où je vivais avec mon frère étudiant, pour rejoindre, en autocar, la petite ville, à trente kilomètres de là, où se trouvait la maison des parents, la maison de l’enfance, la maison des jeux dans les bois et des parties de football sur le terrain aménagé avec cages et filets de but, la maison de la fin de l’insouciance quand par un matin d’hiver ma mère m’annonce - quoi d’ailleurs ? je ne me souviens plus des mots, je vois la scène comme si je la filmais, je suis à côté d’elle, dans la chambre parentale, sur le lit, j’ai neuf ans, la chambre est bleue azur, l’extérieur est gris azur, nous devons être en février, soit quelques jours après mon anniversaire, je ne sais plus ce qu’elle m’a dit précisément, mais c’était la fin de l’insouciance, l’entrée forcée dans la ronde adulte des sentiments contrariés, incompris, blessants. Cinq ans plus tard, quand Carine, en bonne athlète qu’elle est, m’annonce qu’il vaut mieux en rester au stade de l’amitié, c’est vers cette maison, inoccupée depuis que mon père, à son tour, resté seul ici, l’avait délaissée, que je me suis tournée, vers laquelle j’ai eu besoin de retourner. A cet âge je n’avais pas l’apparat des mots pour couvrir une situation et la teindre à une plus juste convenance. J’étais livré brut à ce qui me percutait. Et Carine m’avait percuté. Cette délicate jeune fille, dont je me vengerai froidement trois ans plus tard, me plaçait face à une incompréhension majeure. Oui tu me plais, oui je suis bien avec toi. Restons donc amis, pour ne pas tout gâcher. Jeune fille, c’est en prononçant ces mots qu’en moi tu gâchais tout. Gâcher, c’est un terme de maçon. L’été, dans la ferme familiale, je venais en renfort de mon oncle artisan, manœuvre estival gagnant à la force du poignet son début d’autonomie financière. Gâcher, cela consiste à mélanger sable, ciment et eau dans la bétonnière, dans un juste dosage de pelletées. Un sac de ciment, c’est cinquante kilos sur l’épaule, je devais peser autant à ce moment. Une fois malaxé, l’élément visqueux et gris ardoise est déversé dans une brouette, et conduit sur le chantier, dans la fondation où le couler. J’étais ce manœuvre appliqué, lisant le midi Guerre et paix dans une édition pleine peau reliée rouge, dans le camion bleu rouillé de l’oncle parti jouer au carte dans un bar. J’avais été ce jeune garçon terrassé par la déclaration incompréhensible de sa jeune amie. L’autocar m’avait déposé au pied du lotissement, j’avais encore un kilomètre à faire à pied, remonter le cours d’eau, puis la colline, pour atteindre, à son sommet, la maison parentale inoccupée. Une clé restait toujours glissée dans le conduit d’aération de la cuisine, derrière le volet à gauche de l’entrée. En journée, je restais dans l’obscurité des contrevents clos, écoutant la radio, France Inter. En fin d’après-midi, je regagnais mon poste d’observation, l’orée du bois, avec à trente mètres environ, en ligne de mire, l’entrée et la cuisine. Sur le coup des cinq heures, je voyais mon père passer, entrer, ressortir quelques minutes après, repartir en voiture. J’attendais la venue de la nuit, précoce, en ce mois de novembre 1984. Je n’allais pas tout de suite m’installer dans ma chambre à l’étage. Non, j’avais d’abord besoin de l’abri provisoire et extérieur d’un rangement à bois, formé par une baie vitrée récupérée sous laquelle étaient glissés fagots et buchettes. A moitié vide à cette saison, c’est dans cet espace confiné de verre que je me glissais, grelotant. J’attendais une confirmation : que mon père ne reviendrait pas, que je pourrai avec certitude aller m’endormir à l’intérieur sans peur d’être débusqué, de devoir retourner au collège, y subir les questions sur mon absence de plusieurs jours. Les policiers avaient averti mes parents : une disparition ne devient inquiétante qu’au bout de cinq jours. Parti le lundi, je décidai le vendredi de me laisser démasquer. J’avais atteint le seuil intérieur, la rive, qui me sécurisait à nouveau. J’avais encaissé l’onde de choc provoqué par ce doux visage mat. Je n’ai jamais compris son choix, mais je l’avais admis. Le vendredi vers cinq heures j’étais donc resté dans mon lit, à lire. Par quelle intuition, mon père se décida à monter à l’étage. «Tu es là ? tu nous as fait peur tu sais» fut la phrase prononcée en me découvrant. Je crois ne pas avoir répondu, j’étais absorbé et soulagé de mettre un terme à cette fugue à domicile. Les traces de mon passage étaient pourtant claires, coquilles d’œuf et boîte de lait s’accumulaient dans la poubelle, à l’étonnement de mon père qui ne faisait pas le lien avec ma présence, en journée, dans sa maison. J’avais écrit à Carine depuis mon refuge temporaire. Cachet de la poste faisant foi, j’étais tout à fait situable, d’autant qu’un jeune voisin m’avait croisé à ma descente de l’autocar. Pourtant, les morceaux de l’énigme n’avaient pas été recollés. Cela me laissa le temps de recomposer mes sentiments, de vivre ma situation, à l’écart, dans le bercement de la solitude choisie, nécessaire. Mes parents s’étaient mis en relation avec les parents de la jeune fille suite à l’épisode de la carte postale. La direction du collège fut aussi informée. Mes filles, adolescentes, rient quand j’évoque cet épisode. Leur père, sombre héros épistolaire, parti se réfugier dans la fraîcheur des bois d’automne, par peine d’amour perdu jamais commencé... Qui a pris la décision en moi, de ne pas aller en classe, de passer retirer un peu d’argent au distributeur, de rejoindre la gare routière, de fuir vers la maison d’enfance ? Je connais la sensation dans ces moments, une forme de tourbillon du corps de la raison de la respiration du cœur qui m’impose d’agir ainsi pour me protéger. Je suis pris en charge par une part de moi profonde, irrépressible. Fuir là-bas, fuir, vers la nuit avant les forêts, vers l’aube du monde, vers le repli, la cessation des torsions internes.
En me demandant quelle image contiendrait ma vie écoulée jusqu’à présent - selon l’espérance statistique, j’en serais au mitan -, deux figures animales me sont venues en tête. La murène et le grillon. La première est postérieure, même si elle m’est apparue d’abord. Une murène en particulier, coincée dans l’anfractuosité d’une dalle rocheuse, bloquée là par la mer retirée d’un mètre seulement, mais qui suffisait à prendre au piège l’animal visqueux violine, qui parvenait à respirer, ouïes battantes, grâce à la mince couche liquide restée sur lui, de cette couleur transparente propre à la Méditerranée, renforcée encore ici par l’éclat blanc du désert andalou du Cabo de Gata qui nous environnent, la murène, moi, mes parents et mon frère restés nus sur la plage, à quelques centaines de mètres de là, pendant que j’étais parti, à mon habitude, longer ce rivage découpé par ses origines volcaniques. Je ne sais plus si j’ai tout de suite aperçu l’animal mimétique avec la roche. Son œil : avait-il seulement une expression ? Toute sa tension d’être pris au piège passait par les contractions de sa respiration. J’ai pensé à la remettre à la mer, la pleine mer, si proche. J’y ai pensé et j’y ai renoncé : quelle prise aurais-je eu sur un animal ondulant et carnassier ? La murène portait cette figure : l’attrait d’une beauté dangereuse. Sans son erreur - due à sa jeunesse ? elle mesurait une cinquantaine de centimètres au jugé - jamais je n’aurais pu prendre le temps de détailler l’étrange parement de sa peau, mosaïque de teintes agressives. Non seulement je la trouvais livrée à mon regard, coincée de biais dans la fente, mais en plus l’immobilité contrainte la dénaturait : mobilis in mobile figé. Je ne sais combien de temps je suis resté sidéré par son apparition. Dans ce temps d’Eden où, une à deux fois par an, à Pâques ou à la Toussaint, mes parents nous emmenaient à mille deux cents kilomètres des Pyrénées-Atlantiques pour, après une nuit de route en continu assumée par mon père, où juste avant l’aube l’odeur des orangers en fleur entrant par le carreau entrouvert de la voiture avait commencé de m’éveiller, j’ai toujours aimé quitter la plage - Monsul, Media Luna, Genoveses, la Isleta del Moro - qui abritait nos journées au soleil pour partir, seul, entraîné par ma curiosité et mes pensées, vers les abords, les surplombs, les à-côtés de cette terre chaotique sèche juxtaposée à la mer presqu’aussi aride. Des années après le face-à-face avec la murène, alors que j’accompagnais mes parents pour notre pèlerinage andalou annuel, mon frère désormais étudiant et vivant avec une ancienne rivale de classe ne nous ayant pas suivis, j’ai connu un autre moment qui densifie et étire la vie. Je découvrais les Chants de Maldoror, d’Isidore Ducasse dit Lautréamont (bigourdan d’Amérique latine) et tandis que le poète saluait le vieil océan j’étais jeune de mes dix-sept ans et je contemplais une mer qui me semblait plus jeune encore. Je sentais que l’écriture me taraudait. Plus encore, je sentais que le désir d’être, de tracer une voie, autonome, sans trop de concessions aux demandes ambiantes, battait en moi, peut-être à l’image des ouïes de la murène - mais en étant libre de mouvement - ou des vagues sur la lave - mais sans coupure ni fracas. Je sentais qu’il me faudrait ce repli fréquent et cette observation des éléments pour entrer dans ma vie. L’Andalousie m’a offert ces éléments par lesquels j’ai cherché à composer mon temps. Une mémoire mêlée d’arabité et de christianisme, plus avant encore le symbole rupestre de l’Indalo - homme tenant comme le ciel en arc au-dessus de sa tête, devenu pictogramme apposé sur les bâches blanches des camions d’Almeria qui transportent l’hiver les tomates cultivées sous les serres du désert devenu scintillant comme un lac de plastique à perte de vue. L’alternance dans une même journée de l’état semi-sauvage - fruits et légumes crus mangés nus posés sur le sable, roulement du corps humide dans le sable pour s’en faire une sorte de peau grise aussitôt dispersée en entrant dans la mer -, à l’état urbain - douche, parfumage, rasage pour le père, déambulation dans les boutiques du centre tenues par des mamies portant gilet en toute saison, tapas servant de dîner, retour à l’appartement, partie de cartes en famille avant un peu de lecture et reprise du même cycle désert, mer, ville le lendemain. Je crois que même très jeune j’ai eu conscience du privilège qui m’était donné au travers de cette suspension andalouse qui incluait aussi bien la vision de splendides femmes mates que de mendiants, les premiers que je voyais, d’escargots cherchant par dizaines à s’extraire des seaux aux abords des halles. Rodrigo de Zayas, un sévillan, a évoqué la splendeur du califat d’Almeria au XIème siècle. De cet âge d’or ne reste que la mémoire de l’histoire, car même l’Alcazaba, la forteresse à l’entrée ouest de la ville, fait fruste figure en comparaison de l’Alhambra de Grenade. J’ai aimé ce temps et j’aimerai à le porter en moi, jusqu’au mon terme. Ce temps est devenu un lieu intérieur, locus solus, dans lequel je me rends sans périodicité fixe. Sans le savoir, j’utilisais la balise mentale qui nous transpose, par notre sens dominant (la vision et le toucher dans mon cas), dans un espace recréé par la visualisation. D’un désert, d’une région à l’époque la plus pauvre d’un pays pauvre, l’Espagne d’avant son entrée dans l’Union européenne, d’un parc naturel coulé de lave, j’ai fait un havre. Récemment, un ami détaillait sa conception des êtres humains en lesquels résiderait une île. Je pense que nos visions se rejoignent. Peut-être certains d’entre nous n’ont jamais eu besoin ou songé à se construire un tel lieu intérieur, issu d’un voyage extérieur. Peut-être certains d’entre nous l’ont construit sans déplacement réel, par le biais d’un livre ou d’un film, d’une rencontre, d’une conversation, d’un moment précis de leur vie. C’est la possibilité de cette île intérieure qui importe. L’idée m’en semble indispensable.
Figure de l’orage à l’approche. Dans le labyrinthe où tout est structure, ils cherchèrent trop tôt la sortie. Figure du fragment, accumulée depuis vingt-cinq ans. Le détail délivre peu mais juxtaposé puis vu en plongée, avec le recul, une forme de vie doit nécessairement se dessiner, sinon quel serait le sens de tout cela ? L’image latente ; la figure des projections et détours qui mènent la danse. Puisque l’idéal de jeunesse était l’étoile au front, et que la vie est de laisser fluer, le livre mène au libre, la trace a une densité qui attend d’être recueillie en main. Très vite le souffle est court quand la matière patiente, textes, images, archives, esquisses. Je sais, l’image de Sisyphe, heureux, poussant son amas de papiers. Novalis qui dans chaque cendre voit un pollen. Ce sera peut-être le terme, consacrer les derniers mois, s’ils sont pressentis, à donner forme à l’accumulation indistincte d’une vie, conduite sans projet constant. Figure du tric trac. D’un certain chaos sorti de la fatalité de l’œil. L’enfant avait tout le jeu à sa main mais soudain stoppé lézardé il s’obstina à ne construire que les cartes de ses châteaux en Espagne.
« Je ne ressens plus l’étincelle. Je ne te rejoindrai pas. J’ai perdu le souffle »
1.
L’incompréhension est une étoile morte. Dans cet espace où l’air s’est retiré, le son est impossible, mais il y a bien une déflagration à l’oreille interne. Le moment reste interdit. Des claustras coupent le regard, le soir approche, le fleuve flue dans une courbe de la ville appelée Port de la lune par sa forme en croissant.
2.
La colère a la matière d’un aveuglement blanc. C’est une voix qui appelle en pleine nuit, pour nuire, à dessein. Ce sont des ondes brisées qui se télescopent dans une voix hachée sans souffle. C’est une énergie dans l’impasse. La ville n’entend rien, ne peut rien entendre, c’est un corps inerte, figuré, sans sens.
3.
Le soulagement a la durée d’une volute d’épaisse consistance. Tout semble plus vif : les couleurs extérieures, les formes, les sons. Tout est léger, aérien. Le lien rompu rompt la pesanteur.
4.
L’abattement est l’allié présent des jours et des nuits. Il prépare la terre aride, celle où dénouer les racines au profond, au loin, au creux.
5.
Le monde tient dans un lit. L’en-vie est un continent étranger, imperceptible du large où l’on stagne, coule. L’eau n’est pas un témoin. La descente s’y fait, lente, au plein du silence et du poids de l’eau.
6.
Le souvenir triste est la seule saveur rémanente. La gravité change les dimensions. Tout pèse tant de fois plus, comme la cinétique du corps qui travers un pare-brise après l’arrêt brutal dû au choc.
7.
Le sursaut a les couleurs ultraviolettes de l’arc-en-ciel et des sorties nocturnes. Les corps font à nouveau signe. La puissance attend.
8.
Le crépitement a un temps. Il brille d’autant plus au moment où il va s’éteindre. Retour à l’enfoui, à l’enfui.
9.
Tristesse qui ne demande qu’à être sue et soutenue. Amis, proches, percevez la douleur en don de confiance.
10.
Le voyage, les pins, les rouleaux, l’air tiède, le vin. Un sentiment neuf se pose. Le premier plaisir à se sentir seul. La très faible lumière joyeuse perçue dans l’ouverture progressive de l’horizon. La terre est retouchée.
11.
Chaque palier est une steppe à prendre. Faite de possibles. Du creux comblant de l’attente.
12.
La trajectoire porte sa propre finalité.
13.
Meurs et deviens.
