En me demandant quelle image contiendrait ma vie écoulée jusqu’à présent - selon l’espérance statistique, j’en serais au mitan -, deux figures animales me sont venues en tête. La murène et le grillon. La première est postérieure, même si elle m’est apparue d’abord. Une murène en particulier, coincée dans l’anfractuosité d’une dalle rocheuse, bloquée là par la mer retirée d’un mètre seulement, mais qui suffisait à prendre au piège l’animal visqueux violine, qui parvenait à respirer, ouïes battantes, grâce à la mince couche liquide restée sur lui, de cette couleur transparente propre à la Méditerranée, renforcée encore ici par l’éclat blanc du désert andalou du Cabo de Gata qui nous environnent, la murène, moi, mes parents et mon frère restés nus sur la plage, à quelques centaines de mètres de là, pendant que j’étais parti, à mon habitude, longer ce rivage découpé par ses origines volcaniques. Je ne sais plus si j’ai tout de suite aperçu l’animal mimétique avec la roche. Son œil : avait-il seulement une expression ? Toute sa tension d’être pris au piège passait par les contractions de sa respiration. J’ai pensé à la remettre à la mer, la pleine mer, si proche. J’y ai pensé et j’y ai renoncé : quelle prise aurais-je eu sur un animal ondulant et carnassier ? La murène portait cette figure : l’attrait d’une beauté dangereuse. Sans son erreur - due à sa jeunesse ? elle mesurait une cinquantaine de centimètres au jugé - jamais je n’aurais pu prendre le temps de détailler l’étrange parement de sa peau, mosaïque de teintes agressives. Non seulement je la trouvais livrée à mon regard, coincée de biais dans la fente, mais en plus l’immobilité contrainte la dénaturait : mobilis in mobile figé. Je ne sais combien de temps je suis resté sidéré par son apparition. Dans ce temps d’Eden où, une à deux fois par an, à Pâques ou à la Toussaint, mes parents nous emmenaient à mille deux cents kilomètres des Pyrénées-Atlantiques pour, après une nuit de route en continu assumée par mon père, où juste avant l’aube l’odeur des orangers en fleur entrant par le carreau entrouvert de la voiture avait commencé de m’éveiller, j’ai toujours aimé quitter la plage - Monsul, Media Luna, Genoveses, la Isleta del Moro - qui abritait nos journées au soleil pour partir, seul, entraîné par ma curiosité et mes pensées, vers les abords, les surplombs, les à-côtés de cette terre chaotique sèche juxtaposée à la mer presqu’aussi aride. Des années après le face-à-face avec la murène, alors que j’accompagnais mes parents pour notre pèlerinage andalou annuel, mon frère désormais étudiant et vivant avec une ancienne rivale de classe ne nous ayant pas suivis, j’ai connu un autre moment qui densifie et étire la vie. Je découvrais les Chants de Maldoror, d’Isidore Ducasse dit Lautréamont (bigourdan d’Amérique latine) et tandis que le poète saluait le vieil océan j’étais jeune de mes dix-sept ans et je contemplais une mer qui me semblait plus jeune encore. Je sentais que l’écriture me taraudait. Plus encore, je sentais que le désir d’être, de tracer une voie, autonome, sans trop de concessions aux demandes ambiantes, battait en moi, peut-être à l’image des ouïes de la murène - mais en étant libre de mouvement - ou des vagues sur la lave - mais sans coupure ni fracas. Je sentais qu’il me faudrait ce repli fréquent et cette observation des éléments pour entrer dans ma vie. L’Andalousie m’a offert ces éléments par lesquels j’ai cherché à composer mon temps. Une mémoire mêlée d’arabité et de christianisme, plus avant encore le symbole rupestre de l’Indalo - homme tenant comme le ciel en arc au-dessus de sa tête, devenu pictogramme apposé sur les bâches blanches des camions d’Almeria qui transportent l’hiver les tomates cultivées sous les serres du désert devenu scintillant comme un lac de plastique à perte de vue. L’alternance dans une même journée de l’état semi-sauvage - fruits et légumes crus mangés nus posés sur le sable, roulement du corps humide dans le sable pour s’en faire une sorte de peau grise aussitôt dispersée en entrant dans la mer -, à l’état urbain - douche, parfumage, rasage pour le père, déambulation dans les boutiques du centre tenues par des mamies portant gilet en toute saison, tapas servant de dîner, retour à l’appartement, partie de cartes en famille avant un peu de lecture et reprise du même cycle désert, mer, ville le lendemain. Je crois que même très jeune j’ai eu conscience du privilège qui m’était donné au travers de cette suspension andalouse qui incluait aussi bien la vision de splendides femmes mates que de mendiants, les premiers que je voyais, d’escargots cherchant par dizaines à s’extraire des seaux aux abords des halles. Rodrigo de Zayas, un sévillan, a évoqué la splendeur du califat d’Almeria au XIème siècle. De cet âge d’or ne reste que la mémoire de l’histoire, car même l’Alcazaba, la forteresse à l’entrée ouest de la ville, fait fruste figure en comparaison de l’Alhambra de Grenade. J’ai aimé ce temps et j’aimerai à le porter en moi, jusqu’au mon terme. Ce temps est devenu un lieu intérieur, locus solus, dans lequel je me rends sans périodicité fixe. Sans le savoir, j’utilisais la balise mentale qui nous transpose, par notre sens dominant (la vision et le toucher dans mon cas), dans un espace recréé par la visualisation. D’un désert, d’une région à l’époque la plus pauvre d’un pays pauvre, l’Espagne d’avant son entrée dans l’Union européenne, d’un parc naturel coulé de lave, j’ai fait un havre. Récemment, un ami détaillait sa conception des êtres humains en lesquels résiderait une île. Je pense que nos visions se rejoignent. Peut-être certains d’entre nous n’ont jamais eu besoin ou songé à se construire un tel lieu intérieur, issu d’un voyage extérieur. Peut-être certains d’entre nous l’ont construit sans déplacement réel, par le biais d’un livre ou d’un film, d’une rencontre, d’une conversation, d’un moment précis de leur vie. C’est la possibilité de cette île intérieure qui importe. L’idée m’en semble indispensable.

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