A douze ans, j’avais commis une préfiguration de ma fugue majeure. Même fuite vers les bois, même retour à l’antre familial (la ferme des grands-parents cette fois), même déclenchement né d’une incompréhension face à une situation, d’une suffocation. Je devais repartir avec ma mère et son peintre de l’époque. Je parlais avec mon frère et mon cousin devant la maison, face au jardin. Quelques minutes restaient en ce dimanche avant le retour vers le déroulement morne et tendu de la semaine. Je ne voulais pas, je ne voulais plus. J’avais la détermination de mes douze ans, j’étais entré trois ans plus tôt, trop tôt, dans un âge d’homme qui n’aurait pas dû être le mien, j’étais déplacé au gré des déplacements sentimentaux d’adultes, je n’étais pas à ma place, ni en internat, ni dans un collège trop proche de cet artiste névrotique, collège où pourtant se trouvaient des camarades de colonie mais non, même cette présence rassurante de Philippe et de la jolie Martine n’avaient pu m’y faire rester, troisième rentrée en trois semaines, j’arrivais en cinquième au collège du Bois d’amour, étrange nom peu prédestiné au vu de la déconvenue ultérieure subie avec Carine, comme tout s’emmêlait en ce temps là, comme le regret de l’enfance adolescence peut ne pas exister quand un certain chaos les a envahies. Mon frère et mon cousin rentrent dans la maison ; resté seul sur le perron je me mets à marcher vers la droite, je longe le noyer, l’ancien poulailler, je franchis le seuil de la propriété, j’entre dans un champ de mais rasé, je remonte vers la colline, l’orée du bois, je sais qu’il y a là une cabane qui appartient à un grand oncle, je connais ce poste de vigie, je l’atteins, je goûte cette sensation précieuse de voir en étant dissimulé, je suis protégé, j’entends ensuite les appels de ma mère, de ma tante, «Laurent, Laurent», j’entends et reste coi, reste là, je me suis assis sur le banc de fortune (encore elle) placé dans la cabane, les appels cessent, la nuit viendra assez vite, je ne retournerai pas à Pau, pas ce soir, je me pose, un peu, un moment, à cet endroit, près du monde, dans le monde, dans la tendresse d’une colline boisée, lieu qui n’a rien de tendre, lieu où à rester la faim le froid viendraient rapidement, mais lieu de tendresse, à ce moment là, dans ces circonstances là. A la nuit, glacé, je retourne vers la ferme familiale, regagne ma chambre. Ma tante m’a entendu, s’est levée, a appelé ma mère pour la rassurer. Je passe deux, trois jours de vacance. Je suis heureux. Je suis entouré. Nous jouons aux cartes le soir, mon oncle râlant sans cesse contre les étourderies de mon cousin. C’est un moment de pleine parenthèse. Sans la mer ni le désert andalou, j’atteins à une sensation équivalente, un point de convergence où a cessé tout conflit, toute tension, un point d’équilibre, le don d’être à sa place, juste, au moment, juste. J’ai toute raison d’être, j’ai toute valeur d’être, à tel point que ces questions ou angoisses ne peuvent exister à cet instant là. C’est une suspension. Un souffle qui s’écoule en boucle et prend tout le corps en harmonie. Une station lumineuse.

Commentaires