La contribution du poète Antoine Brea.
La poésie
M’irrite
Expose mes chairs
Aux quatre vents
Attirant
Les moustiques
La poésie me
Croix
Ces mots qui se retournent
Comme une peau de
Calvaire
La poésie
Du sang
Fouetté
Battu en
Neige
Baquet d’eau sale
Jeté de très haut
Dans le tourbillon de
L’ennui
En poésie
Dormir des nuits de
Cercueil
Avancer à pas lents
Communiste
Les cheveux grands ouverts
La poésie m’en
Fous
Et je tremble à cheval
Sur le ventre du
Langage
Cette poésie qui
Aux dents rivées
Colore mes lèvres
De boue
Noire
Epouvante
Goudronne les êtres
Comme je les embrasse
La poésie
Ma bouche saigne
Pour faire monter les rêves
Où des tableaux pendus par
Des dizaines de tableaux qui
Un homme gris
Toujours le même
Gris
Liquidé
Répand sous ses
Cuisses
La matière brune
Du
poème
La joie ramène au passé quand on en cherche l’image. Là est la sécurité de ce qui fut. L’esprit en recherche est une goutte qui glisse sur le bord interne et lisse d’un arum avant de plonger dans son trou noir central. Parce que notre soleil brûlera ses dernières ressources sous la forme d’une queue de gaz et de poussières de treize années-lumière de long il est important de chercher à dire les détails infimes des rouages. Nous espérons tuer le tigre de papier en nous. Nous aimerions défier les tenants et produire de la matière par nos pensées, être initiés, écartés et à nouveau ignitiés. Le soleil, notre soleil, grandira jusqu’à englober la terre, notre terre. Que quelque chose pensant soit encore là pour en témoigner car sans regardeur la réalité manque de recul. Pourquoi l’odeur du tilleul ou du buis d’enfance offre la sécurité du souvenir, la joie de moments morts qui sur le moment étaient si peu ? Pourquoi retourner à ce bloc de sel que nous léchons comme chèvres ? Quelle matière du présent a ce goût d’espace - non, plutôt de mer -, restant dans la fraîcheur présente, la prochaine seconde.
La vie est de brûler des questions.
Je ne conçois pas d’œuvre comme détachée de la vie. »
Antonin Artaud,
L’Ombilic des Limbes
Note écrite par la poètesse Nathalie Riera.
Après tout même toi/Dopo tutto anche tu
34 poèmes de Alda Merini traduits par Patricia Dao
« disait le poète disait l’ouvrier » collection de poésie contemporaine
La
paix est si petite, Alda Merini, on ignore vraiment ce qu’il faut pour
s’apaiser. Sagesse de brûler toutes questions, mais allégresse quand croire que la folie est un profond lien d’amour. L’art
de l’amour.
Enfant de la déréliction, mais avec tout à la fois
l’heureuse certitude d’avoir été profondément aimée, et la cruauté d’avoir été
assassinée.
Mais que
la mort vienne/Ma che la morte venga
de la
main qui te devait des caresses,/dalla mano che ti doveva carezze,
mais que
l’amour cache l’étreinte mortelle,/ma che l’amore nasconda l’abbraccio mortale,
Dieu
résous-moi cette énigme !/Dio risolvimi questo enigma !
(p.64)
Vous
lire, Alda Merini, c’est se demander : la poésie intéresse t-elle le
poète ? N’est-elle pas, à l’instar de l’esprit, en dehors même de ce que
nous nommons poésie ?
***
Il
y a la lutte et il y a le goût pour vivre, il y a ce qu’il faut atteindre de
soi et qui est inatteignable, il y a les débâcles pour nous dire les précarités
de toutes choses. Il y a ce qui s’use, ce qu’il faut endurer. Il y a les
deuils, il y a le chant qui tremble, pénétration, palpitation, la voix qui aime
qui se plaint, le vivant à la lisière de ce qui s’efface de ce qui revient de
ce qui n’a jamais disparu.
Et
puis, il y a cette histoire, entre elle et lui. Alda Merini et Angelo
Guarnieri. Cette amitié tendre et solide,
qui dure désormais depuis 1995 .
dans l’amour de tous,
je n’ai plus un souffle de jeunesse.
Je voudrais escalader des montagnes
énormes,
embrasser les murs de ma maison,
me sentir sale pleine de boue.
Pourtant ici chaque jour
ils prennent soin de moi.
Et lentement ça m’éteint.
(p.63)
Sepolta
dentro l’amore di tutti,
non ho piu un respiro di giovinezza.
Vorrei scalare montagne enormi,
Baciare i muri della mia casa,
sentimi sporca di fango.
Eppure qui ogni giorno
hanno cura di me.
E questo lentamente mi spegne.
***
a dit un jour Salvatore Quasimodo à Alda Merini
Parce que
tu aimes le monde entier/Perché ami il mondo intero…
(p.106)
Ainsi
donc existerait une voie imaginaire par laquelle monter et descendre comme au
long d’un tube de verre du ventre à l’espace. Pourquoi utilise-t-on si peu cet
ascenseur mental ? Il y est dit qu’un amour vécu en correspondance et la
naissance qui s’ensuit justifie toute vie. La joie compte peu sur les mots pour
vivre. La tristesse rend plus prolixe. Ce n’est pas une question de pudeur.
Dans un cas la flèche construit intérieur et dehors mêlés, dans l’autre de
gravats on tente de sauver quelque chose, noire sablière plutôt que rien. Pourquoi
ne pas décrire deux êtres simplement joints en liberté jusque dans le tendre et
ferme acte sexuel qui les voit s’appeler mon
délicieux amour et amant ? La conscience de se savoir seul accompagné,
la complicité des pensées, la note tenue à la même vibration, la physique de
tout cela, le plaisir de la constater, partagée.
Un
texte secret
posé
entre toi et moi
en
construction de mots
la
vie monte
de
ma verge à ta voix
cette
rare sensation
d’un
pays mental commun
deux
consciences
en
viennent aux mains
doucement
justifiant,
s’il le fallait
l’histoire
du temps
l’évolution
inerte puis de la vie
pour
en arriver là
gioia
lacrime di gioia
le
rythme du monde à cet instant
c’est
tes cuisses qui traversées d’énergie ont le même mouvement mécanique
toute
l’histoire du temps
tenue
dans ce compas de chair
gioia
lacrime di gioia
Que nul n’entre ici s’il n’est
géomètre.
Dans
une vie passée je serai danseur, musicien, peintre, architecte, chanteur.
J’aurai la clairvoyance d’écrire des gymnopédies pour piano, de poser à Berne trois
dos de poisson métalliques dans un champ, de les ouvrir par des parois vitrées
sur une butte d’herbes folles et d’y laisser entrer les peintures flocons de
Paul Klee. J’aurai la grâce des métamorphoses dansées par le ballet de
Marseille. Ma vie tiendra aux fils d’un tableau de Max Ernst, entre soleil, lune
et autres symboles dépassés par l’évidence d’une trouée des sens. Je
continuerai de chercher ce qui m’échappe. J’apprendrai à aimer l’insatisfaction
et l’inachevé car une pensée émise persiste du premier élan au point de
percuter celles nées tant de vies auparavant. La mousse ne naît pas sur l’arbre
ou en forêt. Elle se crée d’abord dans l’humidité du sol. Elle justifie les
averses et les cycles d’évaporation, condensation et précipitation. La pastorale
d’Honegger écrit ces transitions du jaune dilué au rouge, du rouge au vert
tendre. Les papillons emplissent la salle et les têtes. Après, il faut pouvoir
décrocher d’un tel monde, où une suite bergamasque suspend toute énergie, nous transformant
en onde. Après, il faut accepter de vivre en demi-ton, demi-teinte, faire en
sorte de renoncer à la note surnaturelle de Lakmé. Tout s’apprend, même aimer
ses imperfections, même viser l’étoile pour la trajectoire que cela demande.
Que nul n’entre ici s’il n’est que géomètre.
La quête du poème à venir qui jamais n’arrivera fait écrire et revenir à la tentative aussi belle qu’une pénombre de printemps où le dessin des étoiles sur la nuit est à l’image de la marelle de craie sur l’asphalte et non l’inverse puisque, humains, nous pouvons décider pour une fois d’être les divinités de ce monde ordonné ou pas. La baignade au lac puis la vision de hérons dans les tilleuls d’une embouchure secrète entrent dans ce même dessein d’avoir prise confiante sur la vie, d’être pris en confiance dans son courant descendant. L’évolution est parfois rapide, radicale, opposée, versatile, humaine toujours, et la tentative existe aussi pour cela : en rendre compte à tous les sens. L’interprétation est ce qui importe plus encore que la création qui la précède. La liberté se fixe en elle par une attache fine de poignet. Les graminées des confins de la ville, violettes d’herbes sauvages, dessinent cette liberté : une ondulation même sans vent, de la souplesse et de la grâce, un résumé du visage de la chanteuse de quatre soirs aimée. L’eau du lac a aussi cet éclat. La tentative aime que des rapprochements viennent naturellement entre des réalités perçues séparées, en tous les cas rarement associées. La tentative cherche à laisser parler l’évidence des signes (le chiffre 21, la lagune verte de Portofino, chacun choisit les siens en fonction de son histoire). La tentative existe avec joie sans s’imaginer persister. Une couleur ou une chenille s’ouvre et parfois une vie en est changée qui se trouvait là et souvent une pensée en naît par transmission. La tentative est tout cela. Un don travaillé.
N. B. : cette note écrite en mai 2009 est également parue sur Poezibao et Les carnets d'Eucharis.
« Mot à mot, l’écriture reconstruit / Pierre à
pierre / L’appartement / T’y transporte / Te voilà jeune encore malgré tes
cheveux blancs ». En 2007, dans Le
parfum des pierres aveugles (éditions Clarisse), Isabelle Guigou avait su
trouver le juste équilibre entre l’émotion restituée par la poésie et l’évocation
d’une réalité douloureuse. Le Brighton
West Pier que vient de publier Le chat qui tousse naît, de nouveau, du
rapport entre un lieu et ce qu’en retranscrit la mémoire sensible de l’auteur.
Ce
West Pier de Brighton, au sud de l’Angleterre, est une jetée du XIXème siècle
sur laquelle se trouvaient échoppes et salles de concerts. Mais depuis plus de
trente ans le lieu est fermé au public. « N’habitent / Le West Pier de Brighton / Qu’oiseaux et photographies
anciennes / La passerelle métallique / S’incline / À genoux dans la mer/ Le
temps rabote l’arrogance / L’approche du rien nous plie à l’essentiel / Là, un
squelette / Que la mer démembre ».
Il
y eut de la vie en ces lieux, de la joie, des relations tissées entre les
êtres. Mais de là, comme de la maison familiale de Pézenas évoquée dans Le parfum des pierres aveugles, la vie
s’est retirée, comme une marée descendante définitive. De la méditerranée à la
Manche, l’évocation a changé de rivage mais aussi de dimension, passant du cercle
familial à un lieu public désormais désaffecté. Le West Pier semble figurer la
descente inexorable vers la mort tandis que la passerelle parallèle, la East
Pier, « plus moderne / Avec ses
grandes roues et autres attractions / qui vous décollent du sol / Rabâche / Nos
rêves de dépasser / La terre ». Paradoxe à vouloir ainsi quitter le
sol, car aller au ciel peut aussi bien signifier s’élever, spirituellement, que
cesser de vivre.
Quelle
quête poursuit Isabelle Guigou dans ce poème ? Peut-être « pénétrer la mer / Comme si nous pouvions
féconder / l’éternité ». Qu’en espère-t-elle ? « Assise sur le bord / Tu attends que le flot
t’insuffle / La semence de l’horizon ». L’eau et ses cycles, porteuse
de renouvellement, quand bien même le point d’où on l’observe est vermoulu et
laisse apparaître un squelette « que
la mer démembre ». Tout ceci est exprimé sans afféterie, dans une
juste distance entre le refus du cliché lyrique mais aussi du cliché prosaïque
– une poésie à hauteur d’être, qui regarde le ciel et le sol dans un même
mouvement circulaire et rend compte des deux plans, terrestre et céleste.
La
poésie d’Isabelle Guigou sait poindre sans s’en gargariser. Elle vise juste
sans s’en flatter. Cette humilité se retrouverait-elle dans ces vers, allant
jusqu’à la négation de soi ? « Les
vagues n’auront pas même / À rouler tes os : / Tu ne fus jamais que le
débris / D’un toi impossible ». De ces quelques mots doucement
assemblés, jaillit une dureté quasi nihiliste. Quasi, car la vague continue de
rouler et apporte à la fin du poème, malgré la disparition programmée des
bâtiments fermés du West Pier, « Une
lueur d’espoir notre phare / Un mot / D’amour / Pour ceux qui voguent ».
Sur
des thèmes aussi usés et chancelants que le rivage, la mer, la mort, l’appel du
large, Isabelle Guigou place sa voix. Peut-on la dire moderne ? Elle apparaît
surtout humaine et intemporelle et cela, sans réfuter l’interrogation
contemporaine sur la fabrique du poème : « (L’écriture / Une parole sur pilotis / Que cerne et emplit / Le
silence) ». L’aphorisme tombe juste lui aussi ; il a sa raison
d’être dans le mouvement de ce texte à la fois ample et condensé (une quinzaine
de pages au format carnet, comme l’affectionne Le chat qui tousse en la
personne de son éditeur, Franck Cotet). Qu’Isabelle Guigou se rassure :
oui, elle réussit à parler « à la
mer comme à un dieu ». Oui, elle sait trouver le langage qui lie cœur,
corps et esprit.
Un
être juste, vraiment, jusque dans son écriture.
Brighton West Pier, d’Isabelle Guigou
Le
Chat qui tousse (2009)
20 pages,
5 euros
chatkitousse@aol.com
Étrange que ce poète ait testé tant de
formes (et tant d’inabouties) quand là il avait trouvé la clé du sol et du ciel
réunis
Essayer de résoudre le paradoxe que quelque
chose d’aussi profond n’est peut-être qu’une fiction, comme si sa traduction était
l’ombre portée d’un objet inexistant, un prétexte
Quelles intentions ont présidé à ce
non-écrit ? Se rêver en l’auteur pour l’imaginer
Les mots vivent à gué entre la beauté
des idées et la force de l’invention – le créateur est là jusque dans le silence
des lignes
Par où commencer ? La chute, le
ventre, la note de tête du poème, son parfum général, son sillage ?
Faire sentir dès l’attaque qu’on entre
dans une œuvre-monde – ça ne se dit pas, ça se vit à la lecture
Que le doute plane
Que les perceptions soient bien
tangibles : conversations au soleil, passage du vent dans l’air clair, désaltération,
déplacements de la pensée et des villes
Traduire est si paradoxal que le faire à partir d’un poème imaginaire ramène finalement à la raison
|
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Compagnonnage de
colonne au soleil : deux ombres, noire, blanche |
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Il faudrait savoir résister à la tentation
de regarder à la dérobée. Déjà, au ventre, par anticipation, l’acide d’avoir
affirmé sa puissance, d’avoir entamé sa confiance |
quatrain |
La litanie des
titres compose peut-être son plus essentiel poème |
|
|
Devrait être louée l’insatisfaction par qui l’entretient. Mais pas même cela n’est satisfaisant |
|
Nos
technologies ont la persistance du jasmin. Elles déplacent à merveille les
décors d’un opéra. Dit autrement : les tonnes de bois blanc glissent entre
les airs. Nous lisons pour retrouver le goût du lys ancré en nous. Nous
écrivons pour chercher à l’effacer. L’urgence vient de là : que la
transparence nous quitte que le rêve du jour n’ait pas eu le temps d’être fixé.
Avril mai bientôt révolus. Nous devrions penser aux lecteurs qui jamais ne
seront. Nous devrions nous souvenir du jeu de la vie quand nous dramatisons à
l’excès nos vies privées. À quoi donnons-nous de l’importance ?
Donnons-nous simplement ? Parfois un destinataire inconnu a la valeur d’une
société entière. Il est cette part inconnaissable que nous traquons dans les
gouttes de lait de nos réveils. Il a ce souffle de lys et jasmin, pavot et mémoire – car les maîtres
jamais ne cessent d’enseigner sans vérités. Des ferments sont plantés en tête
en mémoire. Grandissent, vivent et deviennent, autant de lampions dans la fête
foraine de nos pensées. Nous devrions plus souvent travailler allongés dans nos
chambres portés par nos questionnements sans salaire. La grève du sens s’est
retournée contre nous - nous, ce si beau pronom impersonnel. La vie
remonte en bulles et traversent nos assoupissements de leur goût de fleur. En
mémoire ces mondes d’instants veillent mieux sur nous que la forme caduque de
nos technologies. En mémoire lait lys et jasmin sont nos puissants marqueurs,
assemblés sous d’autres logiques. En attente.
Parfois
les mots tombent comme des pierres. Je voulais écrire « d’eux-mêmes »
mais les mots n’ont pas d’identité. La femme qui dînait seule en terrasse en contrebas
de ma fenêtre ouverte sur la dispersion jaune de ce soir d’été printanier a été
remplacée par un couple sans forme. Ses mots à elle montent sous la poussée du
son vers mon rebord : « D’une intensité
rare (dans le désir notamment) l'homme verseau peut changer du jour au lendemain...
il lie minutieusement et tourne le dos soudainement... De là à dire qu’il est inconstant...? ».
Elle voit juste et je ne peux refermer la fenêtre sur le noir du soir.
L’ombre
de la couleur plane toujours un peu sur les textes, de même que l’air des
éléments – sans parler du sillon des femmes. Parfois un poème cherche à
exister sans retour à la ligne. Existe-t-il jamais entre qui l’écrit et le
lisent ? Parfois l’envie prend de lier le tableau « Les hommes n’en
sauront rien » de Max Ernst à la sculpture « Boule suspendue. L’heure
des traces » d’Alberto Giacometti, en passant par des tableaux de feu d’Yves
Klein, l’élan sexuel formant un arc électrique d’une image à l’autre. Parfois
le poème court dans un sous-bois à neuf heures du matin et en ressort frais de
vert, transpirant. Parfois tout est à sa place, sans rien à redire ou
retrancher. À la place, tout est là, à l’ordre et libre. Parfois il n’y a pas
de sens précis sinon une apnée bleue avec son ombre portée sur le sol de la
piscine qui semble déformée par la traversée du jour dans l’eau palpable. L’évidence
est celle des corps alignés dans l’axe du soleil qui cherchent à brunir en se
regardant à la dérobée.
On n’est pas plus que ces corps chauffants qui s’immergent périodiquement et c’est immense.
Article paru dans le numéro de mai de la revue Publications, de l'Agence régionale du livre de Haute-Normandie.
Brève parue dans le numéro de mai de la revue Publications, de l'Agence régionale du livre de Haute-Normandie.
Un temps de blessures. L’esprit n’a pas su l’appeler autrement. C’était l’évidence du moment, une chose définie pour tout ce qui n’en comptait pas alors (la vision, l’énergie, la structure, la constance). Il n’y à pas d’apitoiement. Simplement, une force terrasse l’intérieur et ce qui en sort n’est ni jardin zen ou sauvage, mais un état interne réduit. Le corps joue à l’élastique qui sait se prolonger au-delà de sa limite physique sous l’effet de l’euphorie ou de l’illumination du voir vrai, qui sait, au retour de balancier, se réduire à la taille de la rate, la face barrée d’une tristesse sans motif. Pas plus d’apitoiement. En gravure la pointe sèche laisse un trait net sur la plaque de métal, comme une douce incise sans écoulement. Ici se cherche ce contour, dévitalisé et, malgré tout, cherchant à imager ce qui ne bat plus.
La contribution du poète Laurent Albarracin.
Trente-sixième
sonnet
à Isabelle Dalbe
La
fleur aujourd’hui ne fleurit plus mais reflue
Telle
une vague invaginée, telle une plage
Se
retirant indéfiniment en elle-même,
Résorbée
en l’orbe de sa rétractation.
Elle
s’abîme et s’obscurcit en son velours
Ne
pouvant éclater qu’au plus sombre d’elle-même
Par
occultation et creusement, cernée puis
Comme
enluminée par le désert alentour.
Qu’est
une fleur sinon un vase qui se boit ?
Qui
se boit comme vase, les doigts au calice
De
soi, la gueule ouverte et toute se versant.
C’est
de la beauté ravalée et déglutie
Qu’une
fleur, un hoquet hochant et empruntant
L’étroite trachée douce et vive de sa tige.
Bâtiment à énergie positive, le corps l’est aussi, qui, s’il cesse d’émettre du dioxyde de carbone, devient bâtiment à énergie froide, puis bâtiment désaffecté et démantelé. Le printemps automnal est une saison de bois. Les viscères, de la rate à la vésicule, macèrent et produisent une énergie atone, où seule la négation donne l’impulsion. Cycle d’une contre-saison. L’image qui vient est celle de la terre à gratter profondément pour se soustraire à tous, sans motif. Oui, normalement l’automne est l’époque des fugues mais l’énergie ou plutôt son absence a sa propre mélancolia, elle se subit et se révolte contre elle-même si enfin, enfin, un bout de bleu monte du ciel et déchire la pensée, traversante lumière qui elle redonnerait goût à sortir de chez soi et de la somnolence remplie de pages lues à vide. L’heure n’est plus depuis des années à chercher à comprendre ces mécanismes, la patience a donné l’acceptation, d'une opposition finit par s’échapper une force, d’une contradiction la sortie est plus aléatoire puisque rien ne vient en butée, faire levier, un barrage, un appui, une lame, un champ, une ouverture, une saignée, une trachée, une trombe, un enzyme, un germe, un quelque chose se redressant, avant la prochaine nue.
La contribution de la poétesse Cécile Messana.
Mais comment faire autrement
Quand
l’on ne sait pourquoi
Un
jour elle s’empare de vous
« habiter
le monde en poète » écrivit Hölderlin
Entrer en poésie comme en un lieu
Familier
& dans le même temps
Absolument
neuf, puissant, étrange
Se laisser surprendre par les cailloux
Blancs, les signes, les mots surgissant
Comme
des balises de feu & de vent
Sentir avec acuité le moindre bruissement
Intérieur dont l’écho est celui du dehors
Qui
offre son corps brut de silence ouvert
Ne plus savoir ni pourquoi ni comment
Seulement ne plus pouvoir faire autrement
Que
voir, vivre & dire en un seul souffle
La contribution du poète et revuiste Patrice Maltaverne.
Suffit
d’éclairer une fleur
Cultivée en vasque
Au balcon des
têtes coupées
Pour voir
l’extrémité du monde
Au bout de son
nez
La si longue-vue
microscopique
Qui n’annihile
pas les détails
De la pose
d’une rose
Au sein de la
crucifixion
Enfin gaie
Suffit de
faire pousser la verdure
Sur les
ordures
À tout bout de
champ
Pour se dire
C’est de la
poésie
Et au bout de
la dixième leçon de maintien
Les nappes
phréatiques débordent de nitrate
À la surface
de la terre
Les aveugles
s’ouvrent le crâne
En tombant du
cinquième
Ils n’ont pas
su comment
Pas trop tôt
Ne restent
plus que quelques croix
Pour
accompagner le crépuscule
Seule la
poésie est toujours là
Comme un
voleur qui glisse
Entre les âmes
de cendre
Et ces trous
qui parasitent
À l’infini nos
pauvres héritages
Monomaniaques
Dans
l’immédiat
On s’acoquine
avec ce rien qui dure
Depuis des
années
Pendant
quelques minutes
Des gens gelés
dans l’abribus attendent
Avant de
décoller
De leur alvéole
d’abeilles
Du muséum
d’histoire naturelle
Ils s’en
retournent à leurs petites affaires
Ces humains du
vingt et unième siècle
Qu’aucun génie
de la science n’oubliera d’exposer
Dans un futur muet
Au fond des
jolis bacs de décantation
Pour
handicapés de la mémoire
Attendez leur
dis-je
Ne vous en faites
pas
Moi aussi je
suis du convoi
De l’alvéole
Je ressemble à
l’un de ces faunes
Qui filent direct
aux égouts
Vous savez
Le temps des
statistiques
Se compte en
secondes
De liberté que
déchire
La colonne des
moustiques
Mais la note qui
domine
Est un silencieux
Appliqué sur
les tempes
De ces
non-exposés à une autre descente
Que celle des
urnes noires
Alors pourquoi
ne pas laisser les poèmes blafards
Se coller avec
le vent de la voiture balai
À l’arrière du
joli placard
Pour autistes ?
La contribution du poète Patrick Hutchinson.
STATION FRACTALE XXVIII
(Apocryphes et
Postscripta)
I.
Vent d’automne, pluie fine
Sur le relief des années, du cœur
Le
chant de Han Chan, Autumn Wind
A new-old Domna, new days, new ways
Et puisque Mon Cousin, Mon Colibri et sa grâce
nous
accompagnent,
Nous reprendrons la route du vent, de la
pluie Toi, qui a failli être
Pour
de nouveaux rendez-vous avec le destin
ma Blanche
de Cazalis
à l’implacable
rigueur
En mâchonnant le fenouil, la badiane
des bords de
chemin,
Et en buvant l’absinthe de la route
inverse
- Alors que le poème seul nous autorise,
nous guide et
nous soutient,
Alors que des nouvelles de désordre
nous parviennent
des frontières de
l’Empire
(Alors que moi, fonctionnaire infime, cramponné
aux devoirs d’un
poste obscur,
Je sens presque partout l’imperceptible
craquement,
je sais que la terre a
tremblé)
Alors que de nouvelles lignes, pour de
nouveaux partages
Dessinent des cartes encore
insoupçonnées,
Vieux déjà, je reprendrai la route des
cimes,
j’emprunterai le
chemin des exclus,
des transfuges,
pour l’improbable pari,
Puisque seule la poésie tient les fils du
devenir en lige
et seule sait les
démêler,
Le poème seul connaît le dessous des
cartes, le registre
des changements
Et que la musique savante manque et
manquera toujours
à notre désir
V
Aix, je veux à nouveau habiter l’errance
du poème,
Le nomadisme des écritures, l’errance du
désir
Dans la limpidité de l’air des jours de
l’automne
Où les femmes n’auront jamais été aussi
belles,
Romancières d’elles-mêmes, immortelles
images,
- L’art et la technologie du Semblant
Leur permettant toujours mieux d’étendre
Leurs salutaires ravages -
Les couples aussi sont magnifiques et la
géopolitique
est à réinventer
A réinventer ou à abolir
Tandis que les puissances centrales
essaient de manoeuvrer
pour tirer leur épingle
du jeu
Face au nouveau chaos où elles-mêmes se
sont précipitées
Et que la valeur marchande trône seule,
en vrai absolu,
dotée d’ubiquité,
d’immortalité,
d’omniscience
Tandis que nous autres, nous languissons
dans les rets
de cette sacro-sainte
trinité :
nation, marché, État
Perpétuels prisonniers de cette
forme-pouvoir
des classes politiques
modernes
(Et la suite des servitudes et des
marchandages).
Pendant ce temps dans le Soir court la
cavale
court-vêtue de
l’automne _
La toujours-jaillissante,
adorablement-deçevante-
et-indécente,
Perpétuellement-effervescente-renaissante,
jeune vague -
Et je ne sais pas jusqu'à quand va
pouvoir perdurer
cette dynastie de fin
de règne
-
Moi, Simplicius Simplissimus, infime
fonctionnaire
sur les Marches d’un fictif Empire ! -
Ni cette lente évolution des hanches des
femmes
dans l’incroyable
douceur,
la bénédiction de
l’automne !
Où elles n’ont jamais été aussi belles
(aussi nombreuses
à pouvoir l’être en tout cas)
Telles une rieuse déferlante - tiens, en
ce moment même
à Beijing, aux Émirats
ou ici même à
Aix-en-Provence
Où à nouveau elles évoluent avec dans leur démarche
toute la magie des planétes
Comme au temps d’Ajanta, de Bhartrihari -
Telles, par exemple, C. Deneuve remontant
de la plage
dans Hôtel des Amériques,
Et telles qu’elles n’ont peut-être été
qu’aux temps
de chute, d’instabilité, de transition
- Une époque d’eidolon, où effectivement n’importe quelle fille
que l’on croise dans
la rue
Est désormais plus belle que toutes les stars de l’écran ! -
Aix, tu redeviens pour moi ce lieu
virtuel, capitale occulte,
clandestine, à peine
existante
Qui connaît depuis longtemps déjà le jeu
démiurgique des
Puissances Depuis toujours notre lutte à nous n’aura été que pour
_ Entre Toulouse et Barcelone,
Angevins la polyphonie, la complexification
et Saint
Empire ! la compénétration, la
multiplicité, l’enchevêtrement
Où la fiction du bonheur est toujours
possible l’inextricable des pouvoirs.
A condition de se distancier un peu des
bonheurs
de la fiction du
pouvoir -
Les peuples heureux étant ceux qui n’ont
guère d’Histoire,
mais se jouent en
abîme
Et en sous-main du jeu mortifère des
Puissants
Et défont les désirs de fiction par les fictions du désir Depuis
toujours, nous étions
- raison de plus
porteurs d’un autre rêve,
contrebandiers
Pour retrouver en soi-même le point de
retournement, d’une autre étoile !
Développer la dérive du poème à la place
du délire
national-identitaire,
La réalité étant ce « cliché
dont on n’échappe
que par la
métaphore » Merci Edgar Morin
Ne convient-il pas de ré instituer ici
même une culture savante
- mais savoureuse ! - de l’Hystérie,
cette passion de l’Un
Pour mieux contre-subvertir la perversion
institutionnelle ?
Aix, tu es toujours pour moi ce cœur
caché d’une utopie
encore et toujours à inventer,
Hapax
d’une Europe à laquelle
l’Histoire passerait les plats
pour une deuxième
fois,
- Forme-utopie d’une identité complexe,
hybride, multiple,
à arracher d’urgence à la déconfiture
des États -
Aix, ce soir, tu m’as comme un passé
d’avance !
C’est en déambulant
dans la nuit de mai, la nuit des rues parisiennes qui ressemblent à des
villages en fête juxtaposés, que ceux qui portent attention à l’émotion
réalisent qu’ils n’ont plus l’âge d’adolescent, plus celui de jeune adulte, pas
encore celui de jeune vieux, qu’ils ont atteint le milieu de la règle et que
les graduations suivent plus qu’elles ne précèdent désormais.
Oui, la vie est une fête à ceux qui, protégés, n’ont pas
perdu la vue dans leur abri. La vie a un goût d’huitre, de cigare, de chocolat,
de menthe ou de vin selon l’heure du
jour et qui la partage avec vous. « J’ai
sans doute réalisé cela pour les premières fois, de façon consciente et sur le
moment, précise Laurent, un de ces chercheurs, en lisant à dix-sept ans Les chants de Maldoror sur une dalle rocheuse noire à la fin du désert du Cabo de Gata,
l’Andalousie méconnue, ou à vingt-trois ans, en lisant, toujours à Almería,
l’Andalousie pauvre dix siècles après sa période d’or, un article du critique
Philippe Dagen paru dans Le Monde concernant une exposition des paysages peints
par Paul Cézanne, notamment les carrières de Bibémus ou le château de la Roche-Guyon
ou les sous-bois d’Auvers-sur-Oise. Je ne dirais pas que j’ai compris la vie à
ces moments-là. Disons plutôt qu’à la fois je vivais l’instant de l’intérieur
et qu’une sorte de double conscience me le faisait sentir de l’extérieur, m’en
révélant l’insondable beauté toujours renouvelée. J’étais le moment, le lieu,
la ville et son paseo, l’Alcazar, l’Alcazaba,
le journal, la lumière, les halles toutes proches, les plages du Cabo de Gata à
portée de voiture, et leur reflet. J’étais jeune et en éveil. »
Le nœud de la question semble là : être l’instant et
sa conscience, unis. Une récente étude du centre d’analyse mentale La fabrique du monde précise que le
coefficient d’adéquation entre instant, conscience et présent fluctue selon les
époques. Il est passé de 3,72 au siècle de Périclès à 1,28 sous l’ère
maya, 0,13 sous les Mings et 4,07 au temps des bâtisseurs de
cathédrales. À Bacalan comme aux docks, d’aucuns aiment à courir (après qui ou
quoi ?) et sentir la transpiration dans le regard des congénères. Où que
l’on se trouve on en informe son réseau - plus facilement quand c’est valorisant.
Sur ces quais ne se décharge plus la morue (bacalau)
mais les céréales embarquent encore pour des destinations inconnues. Le rapport
au fleuve ? Une relation paysagère et de loisirs. Le commerce a remplacé
l’industrie. Des barrières dissuadent de toute mise à l’eau. Ceci dit sans
jugement.
La poésie habite les lieux : port de la lune, import
export limited avec le satellite
réfléchi de gris. La mer est sous le vent. L’océan proche. Le flux sanguin des
marées draine une lymphe verte, tourbée. Au Ferret on pose les armes et le luxe
est là, celui d’une cabane neuve de bois, de sa terrasse en libre-accès sur un
bras du bassin, de quelques coques penchées à marée basse, d’une vue à main
droite vers le désert vert du Pyla, d’huîtres posées dans son assiette élevées
trois ans durant à cinq cents mètres de là à main gauche, du soleil pas encore
franc si présent, d’un groupe d’amis et d’ostréiculteurs pique-niquant sur le
sable, le luxe est là car le temps a cette double conscience déjà évoquée,
l’instant va bientôt la chasser, nous passerons à la baignade sauvage dans les
vagues en rafale du Cap, à la pointe, je serai seul baigneur, un autre instant
surgira, l’emportement serait la métaphore ultime, nul besoin d’aller à la
ligne puisque Bordeaux est blanche d’acacias odorants, roses de marronniers,
paille par sa pierre, turbide par son fleuve et que l’air a cette saveur proche
de Lisbonne.
La douceur atlantique est notre horizon présent.
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