D’ici, déjà, l’Andalousie se touche du regard. D’un mince écart l’eau se fait le passage, tel le Bosphore transposé entre Atlantique et Méditerranée. La fine et juste distance. De celle qui précède le rapprochement des peaux. L’ancienne ville blanche s’est décatie, bâtie. De longues plages donnent à voir la douceur de l’Atlantique et de détritus flottant accrochés aux épineux des collines, composante des paysages d’ici. Au café de la cinémathèque, place du grand Socco, flottent l’odeur des cigarettes et des figures d’une jeunesse à l’occidentale, mixte et sans voile. Même l’étoile chérifienne est blanchie, piquetée de multicolores lampions éteints.
Depuis la falaise du Marshan, face à Tarifa et au passage des cargos, des tombeaux creusés dans la falaise, phéniciens ou romains, l’histoire reste vague. Dans les catafalques rectangulaires stagne une eau opaque parsemée de capsules de bouteille. Le cap Spartel s’atteint après avoir traversé des collines denses de caroubiers, pins et mimosas. La côte est d’un beau vert. J’ai marché quelques kilomètres l’Europe dans le dos, m’éloignant. J’aime la sensation de me savoir dans un point géographique particulier (par la pensée j’ai cheminé jusqu’au Cap en suivant la dorsale atlantique). Depuis les toits terrasses de la kasbah on surplombe, observe, se découvre observé. Seule la nuit coupe le vent.
Troisième venue dans ce pays. Je commence à en percevoir les repères. J’en reste toujours aussi déphasé, plus encore seul, sans l’amortisseur d’une présence avec qui échanger les sensations collectées. Aussi bien que de franchir le détroit : imaginer le faire. Au soleil de la mi-journée je me couche et m’endors. Serait-il ici possible de rompre d’avec sa vie ? D’abandonner enfants et identité sociale ? Raide comme le couchant l’idée m’a traversé, brève comme une baignade hivernale, aussi radicale. La baie a dû être belle. L’est sans doute encore depuis le ciel. Mais au ras, entre l’emprise du port, des immeubles communs du front de mer, le site est écorné. Flotte un sentiment d’incomplétude.
La salle d’un restaurant de la médina est éclairée mais au tiers du nécessaire, rajoutant à la pénombre des ruelles « uniques » - seule une personne y passe de front. Moins mil deux cents avant le Christ, des marins phéniciens longent ces côtes et y établissent des comptoirs. Trente-trois siècles d’une histoire en mille-feuilles (punique, carthaginois, grec, romain, berbère, arabe, portugais, anglais, espagnol, français, international, marocain). Des cris émanent auprès d’une bab, d’un borj. Al Andalus est nubiosa. En grappes des hommes attendent. Quoi ? Le temps ?
Le jardin clos du palais Dar Mazkhen rappelle celui des Ouddayas, à Rabat, en plus confiné. Pourquoi les orangers incitent à la déprise ? Y compris en bouche. La muraille vers le détroit est inclinée à soixante-dix degrés. La baie a dû être belle et le reste, de loin. Auprès, sacs plastiques comme fleurs de plage. Pendentif pénien : fleur de datura pendante au repos. Vénus naviguant : grâce d’une mosaïque de Volubilis reconstituée au musée de la kasbah. Une des hautes figures du lieu, avec les stèles, les pointes bifides, l’usine de garum à Cotta, les statuettes grecques (Héraklès, Dionysos), le vif argent d’un plumage à fresque de l’époque romaine. Antée aurait fondé les lieux. Tiraillé à l’idée de rester ou repartir (lui comme moi ?).
Manque un lien ici. L’histoire a de trop fines folioles pour combler ce qui s’y creuse. Même ma graphie tend vers le libyque, le limbique. Ainsi je me retire, insu de nul, lié au reste. Un passereau pépie dans l’hortus. Je me fais orange, branche, datura, je fruis le temps, inch’Allah : Tinja.